(Claude Gagne le 23 janvier 1997)
Sans les huit livres (*) qu'Origène lui consacra près d'un siècle plus, tard, nous ne saurions rien de Celse.
Origène, n'en savait guère plus, il hésite entre deux personnages de même nom.
En l’an 178, date de l’œuvre de Celse, l'Empire avait rassemblé de nombreux peuples en adoptant leurs coutumes et leurs dieux, dieux qu'il avait réuni en un immense dans lequel, par crainte d'oubli, il avait fait une place à un " dieu inconnu ". Il existait également des religions typiquement romaines telle la religion virile de Mithra, parfaitement adaptée aux guerriers et qui, d'après Renan, se fit écarter de justesse par le christianisme dans son désir de devenir la religion officielle de l’Empire. En réalité Mithra était une initiation réservée aux hommes et de ce fait ne pouvait devenir une religion.
Les deux reproches de Celse aux chrétiens sont :
a ) De prétendre que leur religion est la seule véritable, et partant, de vouloir extirper les autres.
b) De refuser de se comporter en citoyens et d'accomplir leur service militaire.
En affirmant que le " dieu inconnu " était le leur, le seul vrai, ils rompaient la tolérance établie et instauraient à Rome les guerres de religion dont ils devinrent les premières victimes.
L’ intérêt pour nous est de voir comment, à partir d'un milieu restreint, la colonie juive, se répandit une dissension interne qui l'agita au point de faire intervenir l'autorité.
Sur ce qui apparaissait alors comme une secte nouvelle, les propos ne manquèrent pas : informations données par les chrétiens euxmêmes pour répandre leur croyance, ragots locaux, et calomnies que Celse en homme mesuré cite sans les reprendre à son compte. Il furent accusés de tous les crimes y compris de manger les petits enfants, les Juifs l'étaient déjà.
Ces accusations sont celles que l'on a faite et que l'on fait toujours contre ceux qui se réunissent en privé. , " S'ils se cachent, c'est pour faire le mal " et on ajoute en général tout ce qu'une imagination en délire peut trouver, en énumérant ses plus bas instincts, d'orgies sexuelles complaisamment décrites au meutre des petis enfants pour les manger !
Pour Celse, les chrétiens issus d'un milieu inculte se trompent, tout en ayant des moeurs irréprochables. C'est pour lui la culture qui leur fait défaut et on le sent plein de compassion pour ceux qui vont au sacrifice sans crainte pensant qu'ils vont ressusciter.
Le discours contre les chrétiens est un document qu'il lire à notre époque ou la civilisation GrécoRomaine c'est la religion qui est JudéoChrétienne ne constitue plus le seul cadre de nos réflexions et ou naissent des sectes nouvelles sur lesquels les mêmes opinions se répètent dans le bégaiement de l’histoire.
Il est important de s'ouvrir aux autres formes de pensée avec une attention fraternelle en suivant le point de vue de Shelley : " Toutes les religions sont bonnes si elles permettent à l'homme de devenir meilleur "
Quand aux affirmations de ceux qui prétendent détenir la seule vérité et veulent nous l'imposer, nous ne pouvons rien pour eux, la remarque de Bernard Schaw : " Si Dieu a crée l'Homme à son image, l''homme le lui a bien rendu ! " ne ferait que les irriter.
Le titre le plus adapté à notre époque serait "Reportage chez les Chrétiens".
L'étude préliminaire du traducteur et le tetxe se suffisent, rappelons seulement que l'ancienne Rome, si elle nous légué son Droit était la capitale d'un Empire dont la latin était la langue véhiculaire, mais dont l'art et la pensée étaient Grecs.
C.G. le 8 juin 1997
*Le " Contra Celsium ", oeuvre d'un millier de pages est d'une lecture intéressante, elle serait trop longue à " scanner " d'autant qu'elle est facile à trouver. Par cette tentative de réfutation Origène a permis à ce traité de parvenir jusqu'à nous, ce qui n'était probablement pas son but principal. Retour
(Introduction du traducteur, Louis Rougier ; Edition J.J. Pauvert
1965 ; les numéros et entêtes de page sont
conservés)
Un fait remarquable des origines chrétiennes est le peu d'intérêt que suscita dans la société païenne la propagation de la nouvelle religion jusqu'au milieu du second siècle. Le nom de Christ s'introduit furtivement dans l'histoire séculière, sous une orthographie fautive, dans la Vie des douze Césars de Suétone, à propos d'un acte du divin Claude: " Il expulsa de Rome les Juifs qui étaient en effervescence continuelle à l'instigation d'un certain Chrestus. " Plus loin sous le règne de Néron, l'analyste consigne que des " supplices furent infligés aux Chrétiens, race d'homme d'une superstition nouvelle et malfaisante " .
Tacite, écrivant un demisiècle après les événements qu'il rapporte et antérieurement à Suétone, déclare que Néron, pour faire taire les rumeurs qui lui imputaient l'incendie de Rome de l'an 64,
produisit des accusés que le vulgaire nommait Chrétiens. " Ce nom leur vient de Christ, qui avait été condamné au supplice sous le gouvernement de Tibère, par le procurateur PoncePilate. Réprimée un instant, cette exécrable superstition débordait de nouveau, non seulement en judée ,berceau de ce fléau mais à Rome même, où tout ce que l'on connaît d'horreurs et d'infamies conflue de toutes parts et trouve crédit. " Tacite représente les Chrétiens sous l'espèce la plus noire, détestés pour leurs abominations (flagitia) et poursuivis, les uns parce qu'ils avouaient, les autres parce que convaincus " no point tant du crime d'icendie que de haine pour le genre humain "
Chronologiquement la lettre de Pline, alors gouverneur de Bithynie, à l'empereur Trajan, en l'an 112, est le plus ancien document de la littérature profane concernant les Chrétiens et le témoignage le moins équivoque du manque total d'information, au début du second siècle, des classes cultivées au sujet de la secte nouvelle. Nouveau venu dans sa province et saisi à son amvée de dénonciations anonymes contre les Chrétiens, le légat demande au prince comment il doit instrumenter:
" Je n'ai jamais assisté à des instrutions
judiciaires contre les chré
tiens; aussi je ne sais ni ce que l'on punit ordinaire en eux, ni jusqu'où va la peine, ou sur quoi porte l'enquête...; si c'est le nom (nomen) lui-même qu'on punit, même sans forfaits allégués, ou si ce sont les forfaits inséparables du nom (flagitia cohoerentia nomninis). ) " D'une enquête qu'il dit avoir menée, il résulte que Pline n'a trouvé qu' " une superstition absurde et extravagante, accompagnée d'une parfaite innocence de moeurs " Il suit de cette épîtredont on a pu contester l'intégritéque la profession de christianisme était interdite à titre de religion illicite, religio illicita, sans que nous sachions au juste le moment où l'autorité impériale a défini que le fait d'être Chrétien fut un fait punissable.
La réponse de Trajan montre que les bureaux de Rome n'étaient guère mieux informés que ceux de la province de la procédure à appliquer. S'il existait antérieurement une juridiction spéciale contre les Chrétiens, il faut croire qu'elle était tombée en complète désuétude. En effet, l'empereur déclare qu'on ne peut établir de règle générale en cette matière. Tout d abord, il ne faut tenir aucun compte des dénonciations anonymes, "chose d'un détestable exemple et qui n'est plus de notre temps ". Au surplus dénoncés et convaincus, il faut tâcher de
faire des Chrétiens des renégats par l'appât de l'impunité, en les amenant " à adresse des prières à nos dieux ". Le rescrit d'Hadrien au proconsul d'Asie, C. Minicius Fundatus, accuse, quelque temps plus tard, plus de modération encore. Il semble que la dénomination de Chrétien (nomen) cesse de constituer à lui seul un délit: s'il se trouve des accusateurs, ils doivent soutenir à visage découvert leurs récriminations devant les tribunaux et prouver que les individus désignés ont agi en quoi que ce soit contre les lois.
Sous les Antonins, il ne fut plus possible d'ignorer les
Chrétiens. Leurs noms se rencontrent dans les écrits
d'Épictète, de Lucien, de MarcAurèle, de Galien.
Lucien, cet ironiste supérieur, qui pourchasse impitoyablement
toutes les formes du charlatanisme, les portraiture dans la Mort de
Peregrinus. Il ressent pour eux plus de pitié que de
mépris: "Ces malheureux, écrit-il se figurent qu'ils
seront immortels et qu'ils vivront éternellement, en
conséquence, il méprisent les supplices et se livrent
volontairement à la mort ". Ce sont des dupes plutôt que
des fourbes, pipés plutôt que pipeurs. La foule des
fidèles est composée d âmes crédules et
niaises, qui ont renoncé aux dieux de la Grèce pour un
sophiste
crucifié qui introduisit ces nouveaux mystères et réussit à persuader à ses adeptes de n'adorer que lui ". Parmi les fols qui peuplent le monde, ce ne sont pas, à coup sur, les plus malfaisants.
A Rome, l'opinion moyenne des classes cultivées inclinait à moins d indulgence. On en juge par le cas du rhéteur Fronton. Ami d'Antonin, maître d éloquence de Marc-Aurèle, L. Cornelius Fronton est un des plus beaux esprits et des plus parfaits honnêtes hommes de son temps. Dans des circonstances ignorées, il fut amené à prononcer un discours contre les Chrétiens. De ce discours, aujourd'hui perdu, il semble que nous ayons une réplique dans l'Octavius de Minucius Felix. L'Octavius met en scène un paien, Caecilius Natalis, qui argumente contre les Chrétiens. Coecilius, un homme du monde, aimable et lettré, professe un agnosticisme prudent à I égard des problèmes métaphysiques. Par goût personnel, il inclinerait à l'opinion d Epicure, que les choses se sont agencées d'elles mêmes; mais, dans le doute universel, il trouve plus expédient de se rallier, par conformisme social, à la religion de ses pères. La prétention qu'affichent les Chrétiens, recrutés dans les plus basses classes sociales, sans éducation ni culture, de trancher dogmatiquement les problè-
mes transcendants sur lesquels dissertent sans se prononcer, depuis des siècles, les plus sages, est d'une insupportable outrecuidance. Il ne faudrait rien moins, pour leur complaire, que déserter le culte antique, qui a présidé à la fortune de Rome, l'a préservée des Barbares et a bravé au Capitole l'assaut des Gaulois. Que sont-ils, pour attaquer ainsi les dieux " en brigands " ? Des gens d'une faction infâme, qui, " dans la lie du peuple, vont ramasser des enfants ignorants et des femmes crédules pour les enrégimenter dans une conjuration impie, qu'ils cimentent dans leurs assemblées nocturnes, non par des sacrifices, mais par des sacrilèges,des jeunes solennels et d'horribles festins!
Race ténébreuse qui fuit la lumière, muette en public, bavarde dans les coins, méprisant les temples comme les sépulcres, blasphémant les dieux, se moquant des choses saintes... " Ils se reconnaissent à des signes secrets. Pour donner à la débauche le ragoût de l'inceste, ils s'appellent sans dissimulation frères et soeurs. Le bruit court qu'ils vénèrent une tète d'âne, et pis encore. Leurs rites d'initiation sont aussi connus qu'abominables. On amène le néophyte devant un enfant recouvert de farine: il larde cette masse informe de coups redoublés.
" Et alors, ô horreur! ils lèchent avidement
son sang et s'arrachent ses membres.
C'est par cette hostie qu'ils cimentent leur alliance. C'est cette complicité dans le crime qui est le gage de leur silence. " Leurs agapes sont le prétexte d'une débauche contre nature. Diraton que ce ne sont là qu'injurieux commérages ? Pourquoi alors, seuls de leur espèce, n'ontils ni autels, ni temples, ni simulacres connus ? Pourquoi ne parlentils et ne se réunissentils qu'en secret, si ce qu'ils adorent et veulent dérober aux regards n était punissable et honteux ?"
En vérité, les Chrétiens étaient victimes de l'éternel cercle vicieux auquel se heurtent les sociétés secrètes: dissimulant leurs mystères par crainte d être proscrits, ils devenaient d autant plus suspects qu'ils se dérobaient davantage. Les dénonciations des Juifs, la haine des dissidents que les communautés chrétiennes rejetaient de leur sein, certains rites déformés par l'imagination populaire suffisaient pour accréditer les racontars les plus ineptes: adoration d'une tète d'âne, anthropophagie, moeurs d'OEdipe. L'adoration d un dieu à tète d'âne, qui, fusionné avec le culte d'un dieu mort en croix, a procuré le motif iconographique du grafito du Palatin, provient de cette idée très répandue, comme l'attestent un très grand nombre
d'auteurs anciens, que les Juifs, dans le Saint des Saints, vénéraient une tête d'âne en or. L'accusation de repas de Thyeste, autrement dit de cannibales, dérive de la communion eucharistique mal interprétée, combinée avec l'idée du meurtre rituel dont les Juifs furent souvent suspectés. Enfin celle de se livrer à des promiscuités à la mode d'OEdipe résulte des pratiques de la fraternité chrétienne, de l'usage de s'appeler frères et soeurs, du baiser de paix, et aussi du baptême par immersion. Pour faire justice de ces calomnies, il fallait faire toute la lumière sur les doctrines, les moeurs et les mystères chrétiens. C'est la tache qu'assumèrent les Apologistes du second siècle.
Les premières phalanges de la religion nouvelle se recrutèrent surtout dans le monde des esclaves et des artisans, " parmi les cardeurs, les cordonniers et les foulons " dont parle Celse, ramassis de gens ignorants et de femmes crédules recrutés dans la lie du peuple " Au second siècle, des couches sociales plus élévées furent gagnées à la foi nouvelle
On vit même des philosophes se convertir, Aristide, Justin,
Tatien, Athénagore. Ces lettrés ne pouvaient rester
sous le coup d'accusations infamantes.Précisément,
l'avènement des Antonins avait mis à la tête du
monde les meilleurs: la cour des saints empereurs semblait
réaliser la République dé Platon. La philosophie
apparaissait comme le terrain commnun où la sagesse
païenne et la foi nouvelle pouvaient se rencontrer et se
concilier. C'est donc aux Empereurs que les Apologistes, soucieux de
défendre le bon renom de leur religion, s'adressèrent
directement, certains que si ces princes philosophes daignaient
contresigner leurs explications et publier leur défense, leur
cause serait entendue. La première en date de ces apologies
est celle de l'évêque d Athènes, Quadratus,
à Hadrien. A l'empereur Antonin (138166) furent
adressées celles d Aristide et de Justin. Quelques
années plus tard, MarcAurèle étant seul empereur
(169177), deux plaidoyers furent expédiés à son
adresse par les évêques d Asie, Méliton de Sardes
et Apollinaire de Hiérapolis. Enfin, c'est aux empereurs
MarcAurèle et Commode, " germaniques, sarmatiques, mais
surtout philosophes ", qu'Athénagore, philosophe
athénien comme Aristide, manda, en 177 ou 178,
une supplique en faveur des Chrétiens. L'économie de
ces mémoires justificatifs est sensiblement toujours la
même. On y discerne trois moments: une justification, une
attaque, une tentative de conciliation. Les Chrétiens ne
doivent pas être persécutés pour le nom qu'ils
portent, mais seulement pour les crimes qu'ils commettent. Or ces
crimes reposent sur d'abominables calomnies. C'est ce qui
résulte du tableau idyllique de leurs moeurs, de leurs
assemblées, de leurs mystères si
défigurés, le baptême et l'eucharistie. Passant
de la défensive à l'attaque, les Apologistes
stigmatisent les moeurs du paganisme, clament contre
l'immoralité de ses fables, taxent d'idolâtre et de
satanique le culte polythéiste. Les génies, auxquels
les philosophes prétendent ramener les divinités
secondaires de la religion gréco-romaine, ne sont pas
assimilables aux anges de la Bible: ce sont des suppots de l'Enfer
qui fomentent les hérésies et ourdissent les
persécutions. Dans les rites des mystères païens,
on ne saurait voir qu'une diabolique contrefaçon du culte
chrétien. La sagesse des philosophes n'est qu'un pâle et
maladroit plagiat des Écritures. Nonobstant quoi, entrant
résolument dans la voie des conciliations, les Apologistes
multiplient les avances à l'État: l'Empire et le
Chris-
tianisme ont grandi côte à côte, le prince n'aurait rien à craindre, mais tout à gagner, à la conversion de l'empire. Prenant le ton d'un évêque du IVe siècle Justin rappelle à Antonin que Dieu demande compte aux souverains des pouvoirs qu'il leur a confiés; il le somme d'édicter des lois contre l'immoralité et réclame à l'occasion l'appui du pouvoir séculier contre les hérétiques.
De cette apologétique, on peut dire qu'elle est
parfaitement fondée, tant qu'elle se borne à faire
justice des calomnies dirigées contre les moeurs des
communautés chrétiennes. Elle l'est déjà
bien moins dans sa critique du paganisme: le grief d idolâtrie
repose sur une interprétation erronée du culte des
statues et préjuge fort imprudemment de l'avenir; attaquer la
mythologie, ridiculisée par les poètes comiques et les
philosophes, abandonnée ou transformée depuis en un
symbolisme édifiant, n'était-ce pas se donner la fausse
gloire de triompher d un cadavre! quant au culte des dieux
secondaires du polythéisme et, en particulier, des petits
dieux romains recensés par Varron, qui eurent le
privilège de mettre en verve tout particulièrement
Tertullien, comment ne pas voir qu'il préludait à celui
des saints et des reliques. L'accusation de plagiat pouvait avec
beaucoup plus de
justes titres se retourner contre ceux qui avaient la témérité de la porter. La prétention à détenir le monopole de toute vertu et de toute vérité promettait à une société éminemment tolérante en matière religieuse, parce que polythéiste ou sceptique, un beau régime de liberté! Maints arguments se rétorquaient en charges d'accusation contre les Chrétiens, étant de nature à fortifier la suspicion qu'inspirait une affiliation internationale de sectaires, pleins de sarcasmes et d injures à l'égard de la société païenne dont ils se disaient indûment bannis. En dépit de leur protestation de loyalisme, les Apologistes ne déclaraient-ils pas, par exemple, que leur vraie patrie n'était pas de ce monde et qu'une seule loi était rigoureusement exécutoire, une loi divine intolérante et étroite ?
En fait, il ne semble pas que les Apologies écrites sous
les Antonins aient convaincu " les autorités de l'empire
romain ". Il est à présumer qu'elles ne les
atteignirent même pas . Les empereurs et leurs conseils, en
eussent-ils pris connaissance, auraient trouvé maintes bonnes
choses à répliquer. Elles appelaient néanmoins
une répartie. Cette répartie, ce fut un philosophe
latin, du nom de Celse, qui l'écrivit en grec sous le titre de
'Alnfens Aogos, c'est-à-dire Exposé de la
Vérité
ou Discours Vrai. Cet ouvrage nous a été conservé en partie par la réfutation qu'en fit, quelque soixante ans plus tard, Origène. Il constitue la réponse de la -société païenne aux avances et aux critiques des Chrétiens.
De la personne et de la vie de Celse nous ne savons que ce qu'il nous confie de lui-même au cours de son ouvrage; ce que nous en rapporte, avec beaucoup d'incertitude, son réfutateur, Origène; et ce que nous en dit son ami Lucien, si toutefois le Celse d'Origène est bien celui de Lucien.
Au cours de son ouvrage, Celse nous apprend qu'il a voyagé en Palestine, en Phénicie, en Égypte, et que ses voyages l'ont pleinment édifié en fait de miracles et de prophéties.
Origène identifie, par simple conjecture, l'auteur du Discours Vrai avec le Celse, auteur d un livre contre les magiciens, auquel Lucien dédia, vers 180, son spirituel traité sur Alexandre d Abonotique en ces termes: " Ce sont là, ami très cher quelques traits que j'ai choisis à titre d'exemple pour en composer cette
histoire. En cela, j'ai voulu t'agréer, toi mon compagnon et mon ami, toi que j'admire entre tous pour ta sagesse, ton amour de la vérité, la douceur de tes moeurs, la sérénité de ta vie, ton affabilité envers qui te fréquente. En outre, ce que je sais n'être point pour te déplaire,
j'ai voulu venger Épicure, cet homme vraiment sacré, ce divin génie qui, seul, a réellement connu les charmes de la vérité et les a transmis à ses disciples dont il est devenu le libérateur. " Origène nous déclare (I, 8) que les autres ouvrages de son adversaire prouvent qu'il était épicurien. Cependant, à mesure qu'il avance dans sa réfutation, des doutes lui viennent. Il constate que Celse ne nie pas l'efficacité de la magie et se demande (I, 68) si le Celse du Discours Vrai est bien celui qui, au dire de Lucien, a écrit contre la magie. Dans deux passages (III, 35, III, 80), il le somme de s'expliquer. Plus loin (IV, 54), il déclare que Celse dissimule ses convictions épicuriennes, ou même qu'il s'est finalement amendé; il en vient même à penser qu'il pourrait bien n'être que le simple homonyme du disciple d'Épicure. Revenant sur cette opinion (V, 34), il se vante d'avoir démontré qu'au fond il est bien de l'École, " quoique tout au long de son ouvrage il n avoue pas qu'il soit épicu
rien. " Dans les derniers livres du Contra Celsum, Origène cesse de le qualifier comme tel.
Le Celse d Origène est-il l'ami de Lucien, auteur d'un traité contre les magiciens, admirateurs du " génie divin " qui a libéré les âmes des terreurs de la superstition ? Aubé, Pélagaud, Renan, Harnack se prononcent pour l'affirmation ; Keim, Heinz, Neumannn, Koetschau en repoussent l'idée : Zeller et De Faye hésitent. Aucune des deux thèses ne peut être établie avec certitude. Le fait que Celse apparaisse, au cours de son traité contre les Chrétiens, comme un platonicien, n'empêche pas qu'il ait pu vouer, par ailleurs, un culte à Épicure: on est à une époque où le syncrétisme a tout envahi. Le fait de croire aux oracles et aux démons n'exclut pas la possibilité qu'il ait pu écrire contre les magiciens, moins pour nier l'efficacité de leur art que pour dévoiler le charlatanisme de leurs expédients: précisément, sa croyance au merveilleux ne l'empêche pas, au cours de son ouvrage, de démasquer la supercherie des " magiciens ambulants " qu'il a rencontré en Palestine, en Phénicie et en Egypte. C'est qu'il y a pour lui, comme pour tout adepte du surnaturel, un merveilleux véritable et une simulation du merveilleux. La probabilité
qu'il se soit rencontré à la même époque deux esprits aussi incisifs, portant le même nom, acharnés à dépister l'imposture dans une même oeuvre de salubrité intellectuelle, ne laisse pas quue d'être assez faible. Un passage du Discours Vrai est copié presque textuellement d'un dialogue écrit par Lucien en l'honneur de la belle Panthéa, maitresse de Lucien Verus. Commentant ce dicton, accrédité déjà chez les Anciens: belle et bête, Lucien écrit des femmes dont l'esprit ne correspond pas à l'attente que fait naître leur beauté: " De telles femmes ressemblent aux édifice sacrés des Egyptiens : Le temple est grand et superbe, rutilant d'or et de peintures, mais si vous cherchez le dieu qui y habite, c'est un singe, un ibis, un bouc ou un chat. "Celse emprunte la même comparaison au sujet des mystères chrétiens: " Quand on s'approche, ce sont des cours et des bois sacrés magnifiques, de spacieux et beaux vestibules, des temples admirables avec d'imposants péristiles ; mais pénètreton au fond du sanctuaire, on trouve que ce qui y est adoré n'est rien d'autre qu'un chat, un singe, un crocodile, un bouc ou un chien." (III, I7.) D'autre part, ce que Lucien nous dit de Celse correspond bien à la psychologie du polémiste.Il en parle sur le ton de la plus vive admira-
tion. Il vante sa sagesse, son amour de la vérité,
l'aménité de son caractère, la douceur de ses
moeurs, l'agrément de son commerce. Celse, dans son ouvrage,
ne montre jamais ni vilenie ni sectarisme; il n'entreprend jamais les
Chrétiens sous le rapport des moeurs; il ne fait appel qu'aux
sentiments les plus élevés, à leur
honnêteté, à leur sincérité,
à l'amour de la concorde, au salut des lois et à la
cause de la piété. Si, un instant, il les menace dans
un accès d'indignation, c'est, de suite après, pour
leur faire des ouvertures de paix et leur ménager une voie de
conciliation. Son souci constant est de leur prouver que, sans
forfaire à l'honneur, sans manquer à leur foi, ils
peuvent vivre en paix avec l'Empire, en remplissant tous leurs
devoirs de citoyens. Cette attitude révèle un grand
fond de tolérance et de générosité,
alliée à beaucoup de sagesse. Par ailleurs, nul doute
que nous n'ayons à faire à un homme fort spirituel. Sa
bonté naturelle ne l'amène pas à abdiquer les
droits imprescriptibles de l'esprit. En présence de
l'universelle sottise, la reprise de l'homme d esprit est l'Pironie.
Jamais on n'a mieux fustigé la fatuité juive, la
puérilité chrétienne, la mystification des
thaumaturges et des prophètes au petit pied. Tout se passe
comme si le Celse d'Origène était le sosie
de celui de Lucien. On dirait que les deux amis, s'étant donné à tâche de dépister le fanatisme et l'imposture où qu'on les trouve, se sont réparti la besogne. Lucien a laissé dans son oeuvre une lacune considérable: il n'a parlé qu'incidemment des Chrétiens, à propos d'Alexandre; pour dire qu'ils faisaient cause commune avec les épicuriens en vue de démasquer ses supercheries; à propos de Pérégrinus aussi, pour déplorer leur crédulité, qui les désigne comme proie de choix aux imposteurs, et ce zèle funeste de rechercher la mort dans la certitude d'une survie éternelle. Celse, riche des observations recueillies au cours de ses pérégrinations, aurait fait sa part des Juifs et des Chrétiens, dont il avait tout spécialement étudié les écrits, et qu'il semble avoir personnellement fréquentés.
Origène est heureux de l'occasion que lui fournit Lucien de
faire de Celse un disciple d'Épicure. Lucien présente
son ami comme vouant un culte de dulie à cet homme vraiment
divin. On aurait tort de conclure de ces deux témoignages,
dont le premier vise avant tout à être injurieux, dont
le second manifeste surtout une ferveur personnelle, que l'auteur du
Discours Vrai appartienne à la secte. En philosophie, Celse,
comme la plupart de ses contemporains, est un éclectique.
Épicurien, il l'est par sa façon de repousser tout anthropocentrisme, de nier l'intervention d'une providence particulière dans le train de ce monde. Platonicien, il l'est, par sa façon d'admettre un Dieu suprême, suprasensible, surélevé audessus de l'être et de la substance, cause éminente de toutes choses; il l'est encore en faisant sienne l'interprétation du culte polythéiste que Plutarque, Maxime de Tyr, Apulée avaient déduite des Dialogues de Platon. Le Dieu suprême est trop élevé au-dessus du monde sensible pour s'en occuper dans le détail. Il délègue ce souci à des agents subalternes, appelés démons par les Grecs et génies par les Latins, que Celse assimile aux dieux du paganisme et aux anges des Juifs et des Chrétiens. Certes, les démons n'ont besoin de rien et il serait abusif de se confire en dévotion par devers eux; il est néanmoins juste et opportun de reconnaître leurs bienfaits par des sacrifices, car toute piété est salutaire, et servir les dieux inférieurs ne peut qu'agréer au Dieu suprême dont ils relèvent.
Plus encore qu'un philosophe, Celse est un patriote, italien ou
romain d'origine, qu'inquiète la menace des Barbares suspendue
sur l'empire comme une épée de Damoclès. Lucien,
dilettante convaincu de l'incurable sottise humaine,
s'en divertit à la façon d un Voltaire, d'un Flaubert ou d'un France. Celse a pour principale préoccupation le salut de l'État. Avec une sagacité sans égale, il pronostique la baisse du sentiment patriotique qu'entraînerait le triomphe du Christianisme, et prophétise l'invasion des Barbares comme son issue naturelle: ce serait le naufrage de la civilisation. Aussi tout ce qui est de nature à affermir l'ordre public, à fortifier la sécurité de l'État lui tient à coeur. Chaque nation a ses dieux qui la protègent tant qu'elle leur demeure fidèle: abandonner ses dieux équivaut pour une nation à se renoncer. La religion romaine est concomitante de la grandeur romaine: donc il faut s'y tenir. Le culte impérial est une religion civique, qui a pour but de renforcer l'autorité de l'Empereur en en exaltant le prestige: donc il faut l'exiger comme preuve de loyalisme.
Si la personnalité de Celse est fuyante, rien n'est plus aisé que de dater son ouvrage. Les allusions qu'il contient à la situation de Pempire, à la menace des Barbares, à la proscription des Chrétiens,
rapportent sa composition à l'été de I78. D'une part, nous savons que l'Empire fut en repos, une fois la révolte d'Avidius Cassius domptée, de la fin de I76 jusqu'à l'été I78. D'autre part, c'est pendant cette courte période de répit que la situation faite aux Chrétiens parait s'être soudain empirée. Les malheurs du règne de MarcAurèle: les invasions des Parthes en Orient; la formidable poussée sur le Danube des Germains et des Slaves de toute dénomination, Marcomans, Quades, Vandales, Iasyges, Sarmates, qui percèrent jusqu'à Aquilée; les tremblements de terre qui semèrent la ruine et l'épouvante sur tout le littoral d'Ionie, amenant, en I78, l'effondrement du superbe temple construit par Hadrien à Cyzique; les ravages d'une longue et terrible peste qui, partie de l'Orient vers 162, sévit six ou sept ans dans tout l'empire; la révolte enfin, d'Avidius Cassius surexcitèrent l'imagination populaire. Les foules y virent une manifestation de la colère divine attribuée par les Chrétiens à l'impiété idolâtrique des païens, et par les païens à " l'atheisme " des Chrétiens. " Ceux-là écrit Tertulien allèguent que, de toute calamité publique, de tout désagrément populaire, les Chrétiens sont la cause... La terre tremble telle, la famine, la peste, sévis-
sent-elles, aussitôt on crie: les Chrétiens aux bêtes. " C'est en 177 que se place la sombre tragédie des martyrs de Lyon. S'il faut en croire Méliton, cité par Eusèbe, il y eut à cette époque explosion de violences et de nouveaux édits dans la province proconsulaire d'Asie. C'est à cette époque que fut adressée aux empereurs MarcAurèle et Commode l'apologie d'Athénagore.
On aimerait savoir que Celse fut des familiers de l'auteur des Pensées. Il nous plairait d imaginer le saint empereur, à son départ de Rome, le 5 août 178, pour ces interminables guerres du Danube qu'il voulait couronner par la formation de provinces frontières solides, confiant à l'ami de Lucien, au reçu de l'apologie d'Athénagore, le soin de convaincre à la raison les Chrétiens impénitents, qui, factieux et déserteurs, se posaient, dans leurs mémoires justificatifs, en une attitude de plaignants. Que Celse ait eu connaissance d'une grande partie de la littérature apologétique, en particulier des écrits de Justin, c'est ce dont il ne parait pas possible de douter. Il mettait un soin extrême à s'enquérir, à converser avec les Chrétiens, à se procurer leurs ouvrages. On ne trouve plus trace chez lui des commérages odieux qu'avait endossés Fronton et que Minucius Felix a mis
dans la bouche de Coecilius, son porte-parole. Pour Celse, il ne fait pas de doute que les moeurs des Chrétiens ne soient généralement honnêtes et il déclare expressément qu'il ne manque pas, parmi eux, d'esprits ingénieux à défendre leur doctrine: c'est même à ces derniers, les Apologistes, que son livre s'adresse, car " s'ils sont honnêtes, sincères et éclairés, ils entendront le langage de la raison et de la vérité ".
Malgré sa très grande opportunité, le livre de Celse passa inaperçu de son vivant. Les écrivains chrétiens de la fin second siècle et du commencement du troisième n'en parlent jamais. Lorsque Constantin, au lendemain du Concile de Nicée, en 325; puis, un siècle plus tard, en 449, les empereurs chrétiens, Théodose II et Valentinien III, prescrivirent la destruction de " tout écrit susceptible d'exiter la colère divine et de blesser les âmes ", le livre de Celse ne fut pas mentionné à coté des ouvrages de Porphyre et d'Arius. On en peut conjecturer que l'original depuis longtemps s'en était perdu.
C'est à une curiosité de bibliophile et aux objecta solvuntur d'Origène que nous devons la conservation, en partie du moins, du Discours Vrai. Ambroise, riche Alexandrin à l'affût de toutes les nouveautés religieuses, protecteur et fauteur des études d Origène, découvrit par hasard le livre de Celse environ soixantedix ans après sa parution et l'envoya à son ami, avec prière instante de le réfuter. Origène déféra à cette prière d'assez mauvais gré. Son humeur perce en son préambule: " Jésus, écrit-il, attaqué et calomnié garda le silence. Encore aujourd'hui on le calomnie et on l'attaque et il se défend simplement par la vie et la conduite de ses vrais disciples, ce qui est la meilleure manière de confondre ses accusateurs. Il faudrait plaindre celui dont la foi pourrait être ébranlée par les discours de Celse ou d'autres semblables, et qui n aurait pas assez, pour se défendre et s'affermir, de l'Esprit saint du Christ qui habite en nous. ". En dépit de cet exorde quelque peu dédaigneux, Ongène ne trouva pas mauvais de rédiger, entre les années 246-249, huit livres pour réfuter les quatre de l'original. Sauf au début, il cite l'ouvrage par tranches et le réfute, opposant argument à argument, se lançant dans de prolixes dissertations pour répondre à telle objection plus particulièrement
embarrassante. Nous possédons ainsi les neuf dixièmes en substance et les sept dixiènes mot à mot de l'ouvrage de Celse. C'est grâce à cette circonstance qu'on a pu le reconstituer assez exactement.
Louis Rougier
I. Il est une race nouvelle d'hommes nés d'hier, sans patrie ni traditions, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice, universellement notés d'infamie, mais se faisant gloire de l'exécration commune :ce sont les Chrétiens. Alors que les sociétés autorisées se réunissent ouvertement au grand jour, ils tiennent, eux, des réunions secrètes et illicites pour enseigner et pratiquer leurs doctrines. Ils s'y lient par un engagement plus sacré qu'un serment, s'y unissent en vue de conspirer plus sûrement contre les lois et de résister plus aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent.
2. Leur doctrine vient d'une source barbare. Ce n'est pas qu'on
songe à le leur imputer à grief: les Barbares, à
coup sûr, sont capables d'inventer des
dogmes; mais la sagesse barbare vaut peu par elle-même, que ne corrige, n'épure et ne parfait la raison grecque. Les périls qu'affrontent les Chrétiens pour leurs croyances, Socrate les a su braver pour les siennes avec un courage inébranlable et une sérénité merveilleuse. Les préceptes de leur morale, dans ce qu'ils contiennent de meilleur, les philosophes les ont enseignés avant eux. Leurs critiques à l'adresse de l'idolâtrie, consistant à dire que les statues ouvrées par des hommes souvent méprisables ne sont pas des dieux, ont été maintes fois ressassées. Ainsi Héraclite a écrit: " Adresser des prières à des images, sans savoir ce que sont les dieux et les héros, autant vaut parler à des pierres ! "
3. Le pouvoir qu'ils semblent posséder leur vient de noms mystérieux et de l'invocation de certains démons. C'est par magie que leur maître a réalisé tout ce qui a paru étonnant dans ses actions; ensuite il a eu grand soin d'avertir ses disciples d'avoir à se garder de ceux qui, connaissant les memes secrets, pourraient en faire autant et se targuer comme lui de participer à la puissance divine. Plaisante et criante contradiction ! S'il condamne à juste titre ceux qui l'imitent,
comment la condamnation ne se retourne-t-elle pas contre lui ? Et s'il n'est ni imposteur ni pervers pour avoir accompli ses prestiges, comment ses imitateurs, du fait d'accomplir les mêmes choses, le seraient-ils plus que lui ?
4. En somme, leur doctrine est une doctrine secrète: à la conserver ils mettent une constance indomptable, et ie ne saurais leur faire un reproche de leur fermeté. La vérité vaut bien qu'on souffre et qu'on s'expose pour elle, et à Dieu ne plaise que je veuille insinuer qu'un homme doive parjurer sa foi, ou feindre de l'abjurer, pour se dérober aux dangers qu'elle peul lui faire courir parmi les hommes. Ceux qui ont l'âme pure se portent d'un élan naturel vers Dieu avec lequel ils ont de l'affinité, et ne désirent rien tant que d'élever toujours vers lui leur pensée et leur discours. Encore fau-til que la foi qu'on confesse soit fondée en raison. Ceux qui croient sans examen tout ce qu'on leur débite ressemblent à ces malheureux dont les charlatans font leur proie, qui courent derrière les Métragyrtes, les prêtres de Mithra ou de Sabazios et les dévots d'Hécate ou d'autres divinités semblables, la tête chavirée de leurs -
vagances et de leurs fourberies. Il en est de même des Chrétiens. D'aucuns d'entre eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce qu'ils ont adopté. Ils disent communément: N'examinez point, croyez seulement, votre foi vous sauvera; et encore: La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un bien.
5. S'ils consentent à me répondre, non que j'ignore ce qu'ils disent, car je suis là-dessus pleinement renseigné, mais comme à un homme qui ne leur veut pas particulièrement de mal, tout ira bien. Mais s'ils refusent et se dérobent derrière leur formule habituelle: N'examinez point, etc..., il faut au moins qu'ils m'apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu'ils apportent au monde, et d'où ils les ont tirées.
Toutes les nations les plus vénérables par leur
antiquité s'accordent entre elles sur les dogmes fondamentaux.
Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Hindous, Odryses,
Perses, Samothraciens et Grecs ont des traditions à peu
près semblables. C'est chez ces peuples et non ailleurs qu'il
faut chercher la source de la vraie sagesse qui s'est en suite
répandue partout en mille ruisseaux séparés.
Leurs sages, leurs légis
lateurs, Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et autres, sont les plus antiques fondateurs et interprètes de ces traditions, et les patrons de toute culture. Nul ne songe à compter les Juifs parmi les pères de la civilisation, ni à accorder à Moïse un honneur égal à celui des plus anciens sages. Les histoires qu'il a contées à ses compagnons sont de nature à nous édifier pleinement sur qui il était et qui étaient ceux ci. Les allégories par lesquelles on a tenté de les accommoder au bon sens sont insoutenables: elles révèlent chez ceux qui s'y sont essayés plus de complaisance et de bonté d'âme que d'esprit critique. Sa cosmogonie est d'une puérilité qui dépasse les bornes. Le monde est autrement vieux qu'il ne croit; et, des diverses révolutions qui l'ont bouleversé, soit des conflagrations, soit des déluges, il n'a entendu parler que du dernier, celui de Deucalion, dont le souvenir plus récent a fait passer oubli sur les précédents. C'est donc pour s'être instruit auprès de nations sages et de doctes personnages, auxquels il a emprunté ce qu'il a établi de meilleur parmi les siens, que Moïse a usurpé le nom d' " homme divin " que les Juifs lui confèrent.Ceux-ci avaient déjà emprunté aux Egyptiens
la circoncision. Ces gardeurs de chèvres et de brebis, s'étant mis à la suite de Moïse, se laissèrent éblouir par des impostures dignes de paysans et persuader qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'ils nomment le Très-Haut, Adonaï, le Céleste, Sabaoth ou de quelque autre nom qu'il leur plalt (peu importe, du reste, la dénomination que l'on attribue au Dieu suprême: Zeus, comme font les Grecs, ou toute autre, comme les Égyptiens et les Hindous). En outre, les Juifs adorent les anges et pratiquent la magie dont Moïse a été le premier à leur donner l'exemple. Mais passons, nous réservant de revenir sur tout cela par la suite.
6. Telle est la lignée d'où sont issus les Chrétiens. La rusticité des Juifs ignares s'est laissée prendre aux prestiges de Moïse. Et, dans ces derniers temps, les Chrétiens ont trouvé parmi les Juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux encore. Il passe auprès d'eux pour le fils de Dieu et il est l'auteur de leur nouvelle doctrine. Il a rassemblé autour de lui, sans choix, un ramas de gens simples, perdus de moeurs et grossiers, qui constituent la clientèle ordinaire des charlatans et des imposteurs, de sorte que la gent qui s'est donnée à cette doctrine permet
déjà d'apprécier quel crédit il convient de lui accorder. L'équité oblige pourtant à reconnaître qu'il en est parmi eux dont les moeurs sont honnêtes, qui ne sont point complètement dénués de lumières, ni ne manquent pas d'ingéniosité pour se tirer d'affaires au moyen d'allégories. C'est à eux que ce livre s'adresse proprement, car, s'ils sont honnêtes, sincères et éclairés, ils entendront la voix de la raison et de la vérité.
7. Tu as commencé par te fabriquer une filiation fabuleuse, en prétendant que tu devais ta naissance à une vierge. En réalité, tu es originaire d'un petit hameau de la Judée, fils d'une pauvre campagnarde qui vivait de son travail. Celleci, convaincue d'adultère avec un soldat Panthère, fut chassée par son mari, charpentier de son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t'expatrier, tu te rendis
en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques uns de ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et, enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu.
8. Serait-ce par hasard que ta mère eût été belle au point que Dieu, dont la nature pourtant ne souffre pas qu'il s'abaisse à aimer les simples mortelles, voulut jouir de ses embrassements ? Mais il répugne à Dieu qu'il ait aimé une femme sans fortune ni naissance royale comme ta mère, car personne, même ses voisins, ne la connaissait. Et, lorsque le charpentier se prit de haine pour elle et la chassa, ni la puissance divine ni le Logos, habile à persuader, ne put la sauvegarder d'un pareil affront. Il n'y a rien là qui fasse pressentir le Royaume de Dieu.
9. Il est vrai que, lors de ton baptême par Jean dans le
Jourdain, tu allègues qu'à ce moment précis une
ombre d'oiseau descendit sur toi du haut des airs et qu'une voix
céleste te salua du nom de Fils de Dieu. Mais quel
témoin digne de créance a vu ce fantôme
ailé; qui a ouï cette céleste voix qui te saluait
du nom Fils de D2eu, qui, si ce n'est toi et, s'il faut t'en
croire, un de ceux qui ont éte châtiés avec toi ?
10. Mon prophète, il est vrai, a dit autrefois dans Jérusalem, qu'un fils de Dieu viendrait pour rendre justice aux fidèles et châtier les méchants. Mais pourquoi serait-ce à toi plutôt qu'à mille autres nés depuis cette prédiction que cette prophétie devrait proprement s'appliquer ? Nombreux sont les fanatiques et les imposteurs qui se donnent pour envoyés d'en haut en qualité de Fils de Dieu. Si, comme tu le prétends, tout homme qui naît conformément aux décrets de la Providence est Fils de Dieu, quelle différence y atil entre toi et les autres ? Et beaucoup sans doute réfuteront tes prétentions, et prouveront que c'est à eux-mêmes que s'appliquent toutes ces prophéties que tu as mises à ton compte.
11. Tu racontes que des Chaldéens, ne pouvant se tenir à l'annonce de ta naissance, se mirent en route pour venir t'adorer comme Dieu, alors que tu étais encore au berceau; qu'ils an noncèrent la nouvelle à Hérode le Tétrarque, et que celuici, dans la crainte que, devenu grand, tu n'usurpasses son trône, fit égorger tous les enfants du même âge pour te faire périr à coup sûr. Mais, si Hérode a fait
cela mû par la crainte que plus tard tu ne prisses sa place, pourquoi, arrivé à l'âge d'homme, n'astu pas régné? Pourquoi te viton alors, toi, le Fils de Dieu, vagabond de malheur, ployé sous la frayeur, désemparé, courant le pays avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie du peuple, parmi des publicains et des mariniers sans aveu, et gagnant honteusement une précaire subsistance ? Pourquoi fallut-il qu'on t'emportât en Égypte ? Pour te sauver de l'extermination par l'épée?
Mais un Dieu ne peut craindre la mort. Un ange vint tout exprès du ciel t'ordonner à toi et à tes parents de fuir. Le grand Dieu, qui avait déjà pris la peine d'envoyer deux anges pour toi, ne pouvaitil donc préserver son propre fils dans son propre pays ? Aux vieilles légendes qui racontent la naissance divine de Persée, d'Amphion,d'Éaque,de Minos, nous n'ajoutons plus foi aujourd'hui. Encore sauventelles au moins la vraisemblance, en ce qu'elles attribuent à ces personnages des actions vraiment grandes, admirables et utiles aux hommes. Mais toi, qu'astu dit ou qu'as-tu fait de si merveilleux ? Dans le Temple, l'insistance
des Juifs n'a pu t'arracher un seul signe qui eût
manifesté que tu étais vraiment le Fils de Dieu.
12. On rapporte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu as opérés, guérisons miraculeuses, multiplication de pains et autres choses semblables. Mais ce sont là des tours d'adresse qu'accomplissent couramment les magiciens ambulants sans qu'on pense pour cela à les regarder comme fils de Dieu.
I3. Le corps d'un Dieu ne saurait être fait comme le tien; le corps d'un Dieu n'eût pas été formé et procréé comme l'a été le tien; le corps d'un Dieu ne se nourrit pas comme tu t'es nourri; le corps d'un Dieu ne se sert pas d'une voix comme la tienne, ni des moyens de persuasion que tu as mis en oeuvre: Le sang qui coula de ton corps ressembletil à celui qui coule dans les veines des dieux ? Quel Dieu, quel fils de Dieu, celui que son père n'a pu sauver du supplice le plus infamant et qui n'a pu luimême s'en préserver ?
I4. Ta naissance, tes actions, ta vie ne sont pas d'un Dieu, mais
d'un homme haï de Dieu et d'un misérable goëte.
15. D'où vient, ô compatriotes, que vous ayez apostasié la loi de nos pères et que, vous étant laissés ridiculement gruger par cet imposteur, vous nous ayez quittés pour adopter une autre loi et un autre genre de vie ? Trois jours sont à peine écoulés depuis que nous avons puni celui qui vous mène comme un troupeau: ce peu de temps vous a suffit pour abandonner la loi de vos ancêtres ! C'est notre religion qui sert de fondement à vos croyances: comment pouvezvous la rejeter maintenant ? Si, en effet, quelqu'un vous a prédit que le Fils de Dieu devait des cendre dans le monde, c'est un des nôtres, un prophète inspiré par notre Dieu, Jean, qui a baptisé votre Jésus, et Jésus même, né parmi nous, était aussi des nôtres, vivait selon notre Loi et observait nos rites. Il a subi parmi
nous la juste rétribution de ses crimes. Ce qu'il vous a débité avec outrecuidance de la résurrection, du jugement (dernier), des récompenses et des peines réservées aux méchants, ne sont que vieilles sornettes qui courent nos livres et sont depuis longtemps considérées comme surannées. Bon nombre d'autres auraient pu paraître tels que votre Jésus à qui se serait prêté à se laisser berner.
I6. Ceux qui croient au Christ font un crime aux Juifs de n'avoir
pas reçu Jésus pour Dieu. Comment donc, nous qui avions
appris à tous les hommes que Dieu devait envoyer icibas le
ministre de sa justice pour punir les méchants, comment
l'eussionsnous outragé à sa venue ? Eûtil
été expédient de traiter avec ignominie celui
dont nous avions prédit l'avènement ? Dans quel but ?
afin d'attirer sur nous un surcroît de colère divine?
Mais comment recevoir pour Dieu celui qui, entre autres griefs qu'on
lui adressait, ne fit rien de ce qu'il avait promis ? Qui, convaincu,
jugé, condamné au supplice, se sauva honteusement et
filt pris grâce à la trahison de ceuxlà
même qu'il appelait ses disciples ? Étaitce d'un Dieu de
se laisser lier, emmener comme un criminel ? Bien
moins encore convenait-il qu'il fût abandonné, trahi par ses familiers, qui le suivaient comme un maître et voyaient en lui le Messie, Fils et envoyé du grand Dieu. Un bon général qui commande à des milliers de soldats ne trouve jamais un traître parmi eux, il en est de même d'un misérable chef de brigands commandant à des hommes perdus, tant que ceux-ci trouvent profit à le suivre; mais Jésus, trahi par ses compagnons, ne sut pas se faire obéir comme un bon général, ni après avoir fait ses dupes j'entends ses disciples ne parvint seulement à leur inspirer ce dévouement qu'un chef de brigands obtient de sa bande.
I7. On sait comment il a fini, la défection des siens, la
condamnation, les sévices, les outrages et les douleurs de son
supplice. Ce sont là des faits avérés, qu'on ne
saurait déguiser, et vous n'irez pas jusqu'à soutenir
que ces épreuves n'ont été qu'une vaine
apparence aux yeux des impies, et qu'en réalité il n'a
pas souffert. Vous avouez ingénument qu'il a souffert en
effet. Mais l'imagination de ses disciples a trouvé une
adroite défaite: il avait prévu lui-même et
prédit tout ce qui lui est arrivé. La belle
justification! C'est comme si, pour prouver qu'un
homme est juste, on établissait qu'il a commis des injustices ; pour prouver qu'il est irréprochable, on montrait qu'il a versé le sang; pour prouver qu'il est immortel, on témoignait qu'il est mort, en ajoutant qu'il avait prédit tout cela. Mais quel Dieu, quel démon, quel homme de sens, sachant d'avance que de pareils maux le menacent, ne les éviterait s'il en avait le moyen, au lieu de foncer tête baissée dans les dangers qu'il a prévus ? Si Jésus a prédit la trahison de l'un et le reniement de l'autre, comment ontils osé, l'un trahir, l'autre renier celui qu'ils savaient devoir redouter comme un Dieu ? Ils le trahirent pourtant et le renièrent sans la moindre appréhension. Un homme contre qui on conspire, qui le sait, qui prévient les conjurés, les fait par cela même changer de dessein et se tenir sur leurs gardes. Ces événements ne sont donc pas arrivés parce qu'ils avaient été prédits. Cela eût été impossible. Le fait qu'ils se soient produits prouve qu'il est faux qu'ils aient été prédits. Il est impossible que des gens prévenus eussent persisté à trahir ou à renier.
I8. Mais Jésus qui a prédit toutes ces choses
était Dieu; il fallait donc absolument que tout ce qu'il
avait
prédit arrivât. Un Dieu aurait induit ses propres disciples, avec lesquels il partageait le pain et le vin, en cet abîme d'impiété et de scélératesse, lui qui était venu pour faire du bien à tous les hommes et, plus qu'à tous autres, à ceux avec lesquels il avait eu un commerce quotidien ! Vit-on jamais homme tendre des pièges à ses hôtes ? Or, ici, c'est le commensal d'un Dieu qui lui dresse des embûches; et, ce qui répugne plus encore, le Dieu dresse luimême des embûches à ses compagnons et en fait des traîtres et des impies.
I9. Que si ce qui est advenu est arrivé parce qu'il l'a bien voulu, si c'est pour obéir à son père qu'il a enduré d'être supplicié, il est clair que cet accident, affectant un Dieu qui s'y soumet librement et de propos délibéré, n'a pu lui causer ni douleur ni peine. Pourquoi poussetil alors des plaintes et des gémissements et prie-t-il que le dénouement qui l'effraie lui soit épargné: O mon père, s'il se peut, que ce calice s'éloigne de moi!
20. La vérité est que tous ces prétendus
faits ne sont que des mythes que vos maîtres et vousmêmes
avez fabriqués, sans parvenir seulement à donner
à vos mensonges une teinte de
vraisemblance, bien qu'il soit de toute notoriété que plusieurs parmi vous, semblables à des gens pris de vin qui portent la main sur eux-mêmes, ont remanié à leur guise, trois ou quatre fois et plus encore, le texte primitif de l'Évangile, afin de réfuter ce qu'on vous objecte.
2I. [En vain alléguerezvous les prophéties]: il y en a une infinité d'autres auxquels elles pourraient s'appliquer à plus juste titre. C'est la venue d'un grand monarque, maître de toute la terre, de toutes les nations et de toutes les armées, que les prophètes ont annoncée et non celle d'un pareil fléau. D'ailleurs, quand il s'agit de Dieu ou du Fils de Dieu, ce n'est pas sur de tels indices, sur d'équivoques exégèses, sur de si pauvres témoignages qu'on peut étayer sa créance. Comme le soleil en illuminant l'univers est son propre témoignage à lui même, ainsi devait-il en être du Fils de Dieu.
22. Vainement, par une surenchère de subtilité,
avez-vous identifié le Fils de Dieu avec le Logos divin. En
fait, au lieu de ce pur et saint Logos, vous ne nous présentez
qu'un individu ignominieusement conduit au supplice, battu de verges.
Nous aussi, nous vous
approuverions, si c'était le Verbe de Dieu que vous regardiez comme son fils: mais comment le reconnaître dans ce hâbleur et ce goëte ? La généalogie que vous lui avez fabriquée et qui partant du premier homme fait descendre Jésus des anciens rois, est un chefd'oeuvre d'orgueilleuse fantaisie. La femme du charpentier, eût-elle eu pareils aïeux, ne l'eût sans doute pas ignoré.
23. Et qu'a donc fait Jésus de si grand, qui
témoigne l'oeuvre d'un Dieu ? Le vit-on, méprisant ses
adversaires, se faire un jeu des événements d'ici-bas ?
[A-t-il dit seulement comme le personnage de la tragédie :]
Dieu me délivrera lui même quand je le voudrai. Vous
savez que celui qui le condamna n'a pas été puni comme
Penthée, qui fut pris de transports furieux et mis en
pièces. Et, s'il en a été empêché
plus tôt, que tarde-ti-l à faire éclater sa
nature divine ? Que ne se lave-t-il enfin de l'ignominie de sa mort ?
Que ne venge-t-il les injures de ceux qui l'ont outragé, lui
et son père? Et le sang qui sortit de sa blessure,
était-il semblable à celui qui coule dans les veines
des Dieux ? Et l'ardeur de la soif, que le premier venu sait
supporter, fut telle chez lui,
qu'il but à plein gosier du fiel et du vinaigre !
24. Vous nous faites un crime, race crédule, de ne pas le recevoir pour Dieu, de ne pas admettre que c'est pour le bien des hommes qu'il a souf fert, afin que nous apprenions nous aussi à mépriser les supplices.
Mais, la réalité est que, après avoir vécu sans avoir su persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté et a souffert ce qu'on sait. Il n'a su, ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche. Vous n'irez pas jusqu'à prétendre que, n'ayant pu gagner personne ici-bas, il s'en est allé dans l'Hadès pour en séduire les habitants.
25. Si vous pensez que c'en est assez d'alléguer, pour votre justification, les absurdes raisons qui vous ont ridiculement abusés, qu'est-ce qui empêche de considérer tous ceux qui ont été condamnés et ont quitté la vie d'une manière plus misérable encore, comme de plus grands et de plus divins envoyés ? D'un voleur et d'un assassin suppliciés, on pourrait dire avec une égale impudence:
26. Au cours de sa vie ici-bas, tout
ce qu'il a pu faire fut d'attirer à lui une dizaine de méchants mariniers et publicains, et encore n'a-t-il pas réussi à se les concilier tous. Or, ceuxci, qui vivaient en familiarité avec lui, qui entendaient sa voix, qui le reconnaissaient pour maître, quand ils le virent torturé et mourant, ne voulurent ni mourir avec lui ni mourir pour lui; ils oublièrent le mépris des supplices; bien mieux, ils nièrent qu'ils fussent ses disciples. C'est vous aujourd'hui qui voulez bien mourir avec lui Mais n'est-ce pas là le comble de l'absurde: vivant, il n'a pu convaincre personne; mort, il n'est que de le vouloir pour convertir quantité de gens !
27.Quelle raison vous a autorisés à croire qu'il était le Fils de Dieu ?
C'est, ditesvous, qu'il a souffert le supplice pour détruire la source du péché. Mais n'y en a-t-il pas des milliers d'autres qui ont été exécutés et avec non moins d'ignominie?
C'est qu'il a guéri des boiteux et des aveugles, et, à ce que vous assurez, ressuscité des morts. O lumière et vérité ! De sa propre bouche, d'après vos propres livres, ne vous a-t-l pas annoncé que d'autres se présenteront à vous, usant des mêmes pouvoirs, qui ne seraient que des méchants et des
imposteurs, et ne parle-t-il pas d'un certain Satan qui doit imiter ses prodiges. N'est-ce pas laisser à entendre que ces prodiges n'ont rien de divin, mais sont le fruit de pratiques impures ? En projetant sur les autres la lumière de la vérité, il s'est confondu lui-même du même coup. Quelle pauvreté que d'induire des mêmes actes, que celuici est un Dieu et ceux-là des charlatans ! Pourquoi donc, à propos des mêmes faits de son propre aveu, taxer de scélératesse autrui plutôt que lui? Nous retiendrons son témoignage: il a reconnu que les prodiges ne sont pas la marque d'une vertu divine, mais les indices manifestes de l'imposture et de la perversité.
28. Quelle raison, en fin de compte, vous persuade de croire en
lui ? Estce parce qu'il a prédit qu'après sa mort il
ressusciterait ?Eh bien, soit, admettons qu'il ait dit cela. Combien
d'autres débitent d'aussi merveilleuses rodomontades pour
abuser et exploiter la crédulité populaire? Zamolxis de
Scythie, esclave de Pythagore, en fit autant, diton, et Pythagore
lui-même en Italie, et Rhampsonit d'Égypte, dont on
rapporte qu'il joua aux dés dans l'Hadès avec
Déméter et revint sur la terre avec un voile d'or que
la
déesse lui avait donné. Et Orphée chez les
Odryses, et Protésilas en Thessalie, et Hercule, et
Thésée à Ténare ? Il conviendrait
préalablement d'examiner si jamais homme, réellement
mort, est ressuscité avec le même corps. Pourquoi
traiter les aventures des autres de fables sans vraisemblance, comme
si l'issue de votre tragédie avait bien meilleur air et
était plus croyable, avec le cri que votre Jésus jeta
du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre et les
ténèbres ? Vivant, il n'avait rien pu faire pour
lui-même; mort, ditesvous, il ressuscita et montra les
stigmates de son supplice, les trous de ses mains. Mais qui a vu tout
cela ? Une femme en transports, à ce que vous avouez
vous-mêmes, et quelqu'autre ensorcelé de la même
sorte, soit que le prétendu témoin ait
rêvé ce que lui suggérait son esprit
troublé; soit que son imagination abusée ait
donné corps à ses désirs, comme il arrive si
souvent; soit plutôt qu'il ait voulu frapper l'esprit des
hommes par un récit si merveilleux et, au prix de cette
imposture, fournir une matière à ses confrères
en charlatanisme. A son tombeau se présentent, ceux-ci disent
un ange, ceux-là disent deux anges, pour annoncer aux
femmes
qu'il est ressuscité; car le Fils de Dieu, à ce
qu'il paraît, n'avait pas la force d'ouvrir tout seul son
tombeau; il avait besoin que quelqu'un vint déplacer la
pierre... Si Jésus voulait faire éclater
réellement sa qualité de Dieu, il fallait qu'il se
montrât à ses ennemis, au juge qui l'avait
condamné, à tout le monde. Car, puisqu'il avait
passé par la mort et au surplus qu'il était Dieu, comme
vous le prétendez, il n'avait rien à redouter de
personne; et ce n'était pas apparemment pour qu'il
cachât son identité qu'il avait été
envoyé. Au besoin même, pour mettre sa divinité
en pleine lumière, aurait-il dû disparaître
subitement de dessus la croix. Quel messager viton jamais se
dissimuler au lieu d'exposer l'objet de sa mission ? Était-ce
parce qu'on doutait qu'il fût venu ici-bas en chair et en os,
alors qu'on était persuadé de sa résurrection,
que, de son vivant, il se prodigue, tandis que, une fois mort, il ne
se laisse voir qu'à une femmelette et à des comparses ?
Son supplice a eu d'innombrables témoins; sa
résurrection n'en a qu'un seul. C'est le contraire qui
eût dû avoir lieu. S'il voulait rester ignoré,
pourquoi une voix divine proclame-t-elle hautement qu'il est le Fils
de Dieu ? S'il voulait être connu,
pourquoi s'estil laissé entraîner au supplice, pourquoi estil mort ? S'il voulait par son exemple apprendre à tous les hommes à mépriser la mort, pourquoi a-t-il dérobé sa présence au plus grand nombre, après sa résurrection ? Pourquoi n'a-t-il pas appelé tous les hommes autour de lui, pour exposer publiquement dans quel but il était venu sur la terre ?
29. O TrèsHaut ! ô Dieu du ciel ! quel Dieu se présentant aux hommes les trouve jamais incrédules, surtout quand il apparaît au milieu de ceux qui soupirent après lui ! Comment ne serait-il pas reconnu de eeux qui l'attendent depuis longtemps !
30. Et que dire de son caractère irritable, si prompt aux imprécations et aux menaces ? de ses " Malheur à vous ! " " Je vous annonce... " A user de tels procédés, il avoue bien qu'il est impuissant à persuader; et ses moyens ne conviennent guère à un Dieu, pas même à un homme de sens.
31. En tout cela nous n'avons rien tiré que de vos propres Écritures: nous n'avons que faire d'autres témoignages contre vous. Vous vous réfutez assez vous-mêmes.
32. Oui, certes, nous gardons l'espérance que nous
ressusciterons un jour
corporellement et jouirons de l'immortalité, et que le Messie que nous attendons sera le modèle et l'initiateur de cette vie nouvelle, et manifestera qu'il n'est rien d'impossible pour Dieu. Mais où donc est-il, afin que nous le voyions et le reconnaissions ? Si c'était celui que vous nous proposez, il ne serait descendu ici-bas qu'à seule fin de faire de nous des incrédules ? Non, ce ne fut qu'un homme. L'expérience nous l'a fait voir tel et la raison nous en convainc.
33. Il n'y a rien au monde de si ridicule que la dispute des Chrétiens et des Juifs au sujet de Jésus, et leur controverse rappelle proprement ce proverbe: " Se quereller pour l'ombre d'un âne. " Il n'y a rien de fondé dans ce débat où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un esprit divin ont prédit la venue d'un Sauveur du genre humain, mai ne s'entendent pas sur le poinr de savoir si le personnage annoncé est venu effectivement ou non. [De même que] les Juifs sont des Égyptiens d'origine, qui ont quitté leur pays à la suite de leur
sédition contre l'État égyptien et du mépris qu'ils avaient conçu pour leur religion nationale, le même traitement qu'ils avaient infligé aux Égyptiens, ils l'ont souffert de ceux qui ont suivi Jésus et ont eu foi en lui comme dans le Christ. Dans l'un et l'autre cas, la raison du schisme a été l'esprit de sédition contre l'État. Il a fait que des Égyptiens se sont séparés de la mère patrie pour devenir Juifs, et qu'au temps de Jésus d'autres Juifs se sont détachés de la communauté juive pour se mettre à la suite de Jésus. Cet esprit de faction est encore tel aujourd'hui chez les Chrétiens que, si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le toléreraient pas. A l'origine, quand ils n'étaient qu'un petit nombre, ils étaient tous animés des mêmes sentiments; depuis qu'ils sont devenus multitude, ils se sont divisés en sectes dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le firent primitivement Ils s'isolent de nouveau du grand nombre, s'anathématisent les uns les autres, n'ayant plus de commun, pour ainsi dire, que le nom, si tant est qu'ils l'aient encore. C'est la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner; car, pour le reste, les uns professent une chose, les autres une autre.
34. Ce qu'il y a de remarquable dans leur société,
c'est qu'on peut les convaincre de ne l'avoir établie sur
aucun principe sérieux, à moins qu'on ne regarde comme
tel l'esprit de parti, la force qu'on peut y puiser pour soi et la
crainte des autres, car c'est là le fondement de leur
communauté. [Des enseignements ésotériques
achèvent de la cimenter, formés d'] on ne sait quels
méchants contes fabriqués avec de vieilles
légendes dont ils remplissent d'abord les imaginations de
leurs adeptes, comme on étourdit du bruit des tambourins ceux
qu'on initie aux mystères des Corybantes. [Certes, leurs
mystères ne manquent pas de beaux dehors, mais il en est comme
des temples égyptiens.] Dès qu'on approche, on voit des
cours et des bois sacrés magnifiques, de spacieux et beaux
vestibules, des temples admirables avec d'imposants
péristyles; mais si l'on pénètre au fond du
sanctuaire, on trouve que ce qu'on y adore n'est rien autre qu'un
chat, un singe, un crocodile, un bouc ou un chien. Encore, pour les
initiés, il y a là quelque chose qui n'est ni vil ni
frivole. Ces symboles en effet ne méritent pas le
mépris, car ils sont au fond un hommage rendu, non à
des animaux périssables, comme
le croit le vulgaire, mais à des idées éternelles. Les Chrétiens qui raillent le culte égyptien sont bien naïfs, car ce qu'ils enseignent à propos de Jésus n'a rien de plus relevé que les boucs ou les chiens de ces temples.
35. [Pareillement, c'est à tort qu'ils se moquent de Castor et de Pollux, d'Héraclès, de Dionysos et d'Asclépios], n'admettant point qu'on les reçoive pour dieux, parce que, quelque éclatants services qu'ils aient pu rendre à l'humanité, ils furent primitivement de simples mortels; au lieu que, pour ce qui est de Jésus, ils prétendent qu'après sa mort il est apparu à ses compagnons en personne; en personne, entendez son ombre [et veulent par là qu'on le reconnaisse pour Dieu. De telles apparitions posthumes sont pourtant monnaie courante.] Aristée de Proconnèse, après avoir miraculeusement disparu, se fit ensuite voir à divers témoins et en plusieurs endroits. Apollon lui-même avait recommandé aux habitants de Métaponte de le mettre au rang des dieux; cependant nul ne le regarde plus comme tel aujourd'hui. Pareillement, aucun ne considère comme dieu l'hyperboréen Abaris, qui possédait cependant le prodigieux pouvoir de se
transporter d'un lieu à un autre avec la rapidité d'une flèche, ni le Clazoménien [Hermotime] dont, entre autres traits surprenants, on raconte que l'âme, s'échappant du corps qu'elle animait, errait cà et là seule et libre; ni Cléomène d'Astypalée qui, enfermé dans un coffre dont on maintenait le couvercle, n'y fut plus retrouvé: ceux qui brisèrent le coffre constatèrent qu'il s'était subtilisé par l'effet de quelque puissance merveilleuse. On pourrait citer bien d'autres histoires de ce genre.
36. En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios. Semblablement, les Égyptiens ont élevé des autels à Antinous et lui rendent des honneurs religieux, sans songer pour cela à le mettre sur le même pied que Zeus et Apollon. Telle est la vertu de la foi qui s'en prend au premier objet qui se présente ! C'est la foi aveugle dont ils sont férus, qui a créé ce parti de Jésus. D'un être qui a eu un corps mortel, ils font un dieu et pensent en cela agir avec piété. Sa chair cependant
était plus corruptible que l'or, l'argent ou la pierre, elle était faite du plus impur limon. Peutêtre [diront-ils] qu'en se dépouillant de cette corruption, il sera devenu dieu ? Mais pourquoi ne le diraiton pas plutôt d'Asclépios, de Dionysos et d'Héradès ? Ils se rient de ceux qui adorent Zeus, sous prétexte qu'on montre en Crète sa sépulture, sans savoir pour quelles raisons ni dans quelles circonstances les Crétois ont été amenés à faire cela, alors qu'eux ils adorent un homme qui a été mis au tombeau.
37.Voici de leurs maximes: " Loin d'ici, tout homme qui possède quelque culture, quelque sagesse ou quelque jugement; ce sont de mauvaises recommandations à nos yeux: mais quelqu'un estil ignorant, borné, inculte et simple d'esprit, qu'il vienne à nous hardiment ! " En reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur dieu, ils montrent bien qu'ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et imbéciles, des esclaves, de pauvres femmes et des enfants. Quel mal y a-ti-l donc à avoir l'esprit cultivé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour tel ? Estce là un obstacle à la connaissance de Dieu ? Ne sont-ce pas plutôt
autant d'adjuvants pour atteindre à la vérité ? Que font les coureurs de foire, les bateleurs ? S'adressent-ils aux hommes sensés pour débiter leurs boniments ? Non, mais aperçoiventils quelque part un groupe d'enfants, de portefaix ou de gens grossiers, c'est là qu'ils plantent leurs tréteaux, étalent leur industrie et se font admirer. Il en est de même au sein des familles. On y voit des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons, des gens de la dernière ignorance et dénués de toute éducation, qui, en présence de leurs maîtres, hommes d'expérience et de jugement, ont bien garde d'ouvrir la bouche; mais surprennent-ils en particulier les enfants de la maison ou des femmes qui n'ont pas plus de raison qu'eux-mêmes,ils se mettent à leur débiter des merveilles. C'est eux seuls qu'il faut croire; le père, les précepteurs sont des fous qui ignorent le vrai bien et sont incapables de l'enseigner. Eux seuls savent comment il faut vivre; les enfants se trouveront bien de les suivre, et, par eux, le bonheur visitera toute la famille. Si, cependant qu'ils pérorent, survient quelque personne sérieuse, des précepteurs ou le père luimême, les plus timides se taisent; les effrontés ne laissent pas
d'exciter les enfants à secouer le joug, insinuant en sourdine qu'ils ne veulent rien leur apprendre devant leur père ou leur précepteur, pour ne pas s'exposer à la brutalité de ces gens corrompus, qui les feraient châtier. Que ceux qui tiennent à savoir la vérité, plantent là père et précepteur, et viennent avec les femmes et la marmaille dans le gynécée, ou dans l'échoppe du cordonnier ou dans la boutique du foulon, afin d'y apprendre la vie parfaite. Voilà comment ils s'y prennent pour gagner des adeptes. Je n'exagère pas, et, dans mes accusations, je n'outrepasse en rien la vérité. En voulezvous la preuve ? Dans les autres mystères, dans les rites d'initiation, on entend proclamer solennellement: " Qu'approchent ceuxl-à seuls qui ont les mains pures et la langue prudente ", ou encore: " Venez vous qui ête indemnes de tout crime, vous dont la conscience n'est oppressée d'aucun remords, vous qui avez bien et justement vécu. " C'est ainsi que s'expriment ceux qui convoquent aux cérémonies lustrales. Écoutons maintenant quelle engeance les Chrétiens invitent à leurs mystères:
" Quiconque est un pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit,
en un mot, quiconque est misérable, qu'il approche, le Royaume de Dieu lui appartient. " Or, en disant un pécheur, que fautil entendre sinon l'homme injuste, le brigand, le fractureur de portes, l'empoisonneur, le sacrilège, le violateur de tombeaux ? Quels autres qu'eux songeraient à prendre un chef de voleurs pour recruter leur troupe ?
38. Répondrezvous que Dieu a été envoyé pour les pécheurs. Pourquoi n'at-il pas été envoyé aussi pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de péché ? Que l'injuste, dites-vous, s'humilie dans le sentiment de sa misère, et Dieu l'accueillera. Mais quoi ! si le juste, confiant dans sa vertu, lève les yeux vers Dieu, sera-ti-l rejeté ? Les magistrats consciencieux ne tolèrent pas que les accusés se répandent en lamentations, de peur d'être entraînés à sacrifier la justice à la pitié. Dieu, dans ses jugements, serait moins accessible à la justice qu'à la flatterie ? Ils disent bien, et avec justesse, que nul mortel n'est sans péché. Où est, en effet, l'homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous les hommes sont par nature enclins au mal. Il fallait donc appeler indistinctement tous les hommes, puisque tous
sont pécheurs. Pourquoi cette prime accordée aux pécheurs ? [Pourquoi sont-ils particulièrement désignés au choix de Dieu, mis hors de pair, avant les autres ? Pourquoi cette prime accordée aux moins dignes ? N'estce pas faire injure à Dieu et à la vérité que de faire ainsi acception de telles personnes ?] Sans doute, ils attribuent ce choix à Dieu dans l'espoir d'attirer plus aisément la clientèle des méchants et parce qu'ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre. Dira-t-on que l'on se propose, par cette indulgence, d'améliorer les méchants ? Quelle illusion! Ceux chez qui l'habitude à fixé et endurci le penchant au mal ne s'amendent ni par la force, ni par la douceur. Rien n'est plus difficile que de changer radicalement le naturel. C'est à ceux qui ne pèchent pas que doit revenir en partage une vie plus heureuse. Vainement prétendent-ils se tirer d'affaire, en enseignant que Dieu peut tout: Dieu ne peut vouloir rien d'injuste. Or, Dieu ne commettrait-il pas une suprême injustice, s'il se montrait complaisant pour les méchants, qui savent l'art de l'apitoyer, et délaissait les bons, qui ne possèdent point ce savoirfaire ?
39. Écoutez leurs docteurs: " Les
sages, disent-ils, repoussent notre enseignement, égarés et empêchés qu'ils sont par leur propre sagesse. " Quel homme de jugement peut se laisser prendre à une doctrine aussi ridicule ? Il suffit de regarder la foule qui l'embrasse pour la mépriser. Leurs maîtres ne recherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence et d'un esprit épais. En cela, ils ressemblent assez aux empiriques qui promettent de rendre la santé à un malade, à condition qu'on n'appellera pas les vrais médecins de peur que ceuxci ne dévoilent leur ignorance. Ils s'efforcent de jeter le discrédit sur la science: " Laissez moi faire disentils ; moi seul vous sauverai ; les médecins ordinaires tues ceux qu'ils se vantent de guérir " ; Ne dirait-on pas des gens ivres, qui, entre eux accuseraient des gens sobres d'être pris de vin, ou des myopes qui voudraient persuader à d'autres myopes que ceux qui y voient clair n'y voient goutte ?
40. Il serait aisé de s'étendre sur ce point. Mais il faut se borner. Qu'il me suffise de dire qu'ils s'élèvent contre Dieu et lui font injure, lorsque, pour gagner des méchants, ils les dupent de folles espérances, prêchant aux hommes le mépris des biens qui valent
mieux que toutes leurs promesses et les exhortant à les
abandonner pour être heureux.
4I. Parmi les Chrétiens et les Juifs, il en est qui déclarent qu'un Dieu ou un fils de Dieu doit descendre sur la terre pour justifier les hommes, les autres, qu'il est déjà venu: idée si puérile en vérité qu'il n'est pas besoin d'un long discours pour la réfuter.
Dans quel dessein Dieu descendraitil ici-bas ? Serait-ce dans le but d'apprendre ce qui se passe parmi les hommes ? Mais n'est-il pas omnis cient ? Ou bien, sachant toutes choses, sa puissance divine est-elle à ce point bornée, qu'il ne puisse rien corriger, s'il [ne vient en personne ou s'il] n'envoie tout exprès un mandataire dans le monde ? Si l'on entend qu'il doit descendre lui-même sur la terre, il lui faudra donc abandonner le siège de son gou-
vernement ? Or, s'y produit-il le plus léger changement, l'univers entier en est bouleversé. Peut-être voyant que les hommes le méconnaissaient et estimant qu'en cela quelque chose lui manquait, a-t-il eu à coeur de se manifester à eux et d'éprouver luimême les fidèles et les incrédules ? Cela reviendrait à lui prêter une vanité tout humaine, comparable à celle de ces parvenus pressés de faire étalage de leur richesse fraîchement acquise. Dieu n'a nul besoin pour son contentement personnel d'être connu de nous. Serait-ce pour notre salut qu'il a voulu se révéler à nous, afin de sauver ceux qui, l'ayant reconnu, seront tenus pour vertueux, et de punir ceux qui, l'ayant rejeté, manifesteront de ce fait leur malice? Mais quoi! Doit-on penser qu'après tant de siècles, Dieu se soit enfin soucié de justifier les hommes, dont auparavant il n'avait eu cure ? C'est se faire de Dieu une idée bien peu conforme à la sagesse et à la vraie piété.
42. [La fin du monde, la conflagration finale et la parousie sont
des inventions de même acabit]: c'est un vain
épouvantail destiné à effrayer les âmes
faibles, comme les spectres et les fantômes qu'on fait
apparaître dans
les mystères de Dionysos pour frapper l’ imagination. Tout
cela est fondé sur de vieilles histoires mal
digérées. Ils ont entendu dire qu'après un cycle
de plusieurs siècles, au retour de certaines conjonctions des
astres, des conflagrations et des déluges se produisent. Or,
comme le dernier cataclysme qui ait eu lieu au temps de Deucalion est
un déluge, l'ordre de l'Univers devant amener une
conflagration, ils se sont basés là-dessus pour dire,
sans autre raison, que Dieu devait descendre ici-bas armé de
feu comme pour appliquer la question.
43. Prenons les choses de plus haut et raisonnons un peu. Je ne veux alléguer aucune nouveauté; je m'attache à des idées depuis longtemps consacrées. Dieu est bon, beau, bienheureux; il est le souverain bien et la beauté parfaite. S'il descend dans le monde, il subira nécessairement un changement: sa bonté se dégradera en méchanceté, sa beauté en laideur, sa félicité en misère, sa perfection en une infinité de défauts. Qui donc aspirerait à changer de la sorte ? Un changement et une altération de cette espèce sont compatibles sans doute avec une nature mortelle; mais l'essence immortelle demeure nécessairement iden-
tique à elle-même, immuable. Donc, un tel changement ne saurait convenir à Dieu. De deux choses l'une: ou c'est véritablement et effectivement que Dieu se change, comme ils disent, en un corps mortel: or, comme nous venons de le dire, cela lui est impossible; ou bien, sans changer effectivement de nature, il fait en sorte qu'il paraisse transformé à ceux qui le voient, et alors il trompe et il ment. Mais la tromperie et le mensonge sont toujours dignes de blâme, à moins qu'on y recourt comme à un remède pour soulager des amis malades ou à l'esprit dérangé, ou comme à un expédient pour se débarrasser de ses ennemis. Mais Dieu n'a pas pour amis des gens malades et d'esprit dérangé; et, d'autre part, il ne redoute personne au point d'être contraint d'user de tromperie dans le danger.
44. Juifs et Chrétiens s'évertuent à
justifier la Rédemption, chacun de leur propre point de vue].
" Le Monde disent les premiers, étant rempli de crimes, il
faut que Dieu envoie quelqune pour punir les méchants et laver
toute souillure, comme il advint jadis lors du déluge et de la
destrction de la tour de Babel ". [Or, il est évident que dans
son récit de la tour de Babel et de
la confusion des langues, Moïse n'a fait que démarquer la légende des Aloïdes, tout comme l'histoire de Sodome et Gomorrhe est tirée du mythe de Phaéton.] A cela, les Chrétiens répondent par d'autres considérants: " C'est à cause des péchés des Juifs que le Fils de Dieu a été envoyé sur la terre, et ceuxci, l'ayant fait périr et abreuvé de fiel, ont déchaîné sur eux la colère divine. " [Quoi de plus ridicule qu'un pareil débat ?] Juifs et Chrétiens me font l'effet d'une troupe de chauves-souris, de fourmis sortant de leur trou, de grenouilles établies près d'un marais, ou de vers tenant assemblée dans le coin d'un bourbier et disputant ensemble qui d'entre eux sont les plus grands pécheurs ? Ne croirait-on entendre ces bestioles dire entre elles: que Dieu révèle et prédit toutes choses.
Du reste du monde il n'a cure; il laisse les cieux et la terre rouler à l'aventure pour ne s'occuper que de nous. Nous sommes les uniques êtres avec lesquels il communique par des messagers, les seuls avec lesquels il désire lier commerce, car il nous a faits à son image.
Tout nous est subordonné, la terre, l'eau, l'air et les
astres; tout a été fait pour nous et destiné
à notre office; et,
c'est parce qu'il est arrivé à certains d'entre nous de pécher, que Dieu viendra en personne ou enverra son propre Fils pour brûler les méchants et nous faire jouir avec lui de la vie éternelle." Un pareil langage serait assurément plus supportable de la part de vers et de grenouilles qu'il ne l'est dans la dispute des Juifs et des Chrétiens.
45. [Que sontils en effet, ces Juifs pour justifier pareille
arrogance ?]: des esclaves échappés d'Egypte en
fugitifs, qui n'ont jamais rien fait de remarquable et n'ont jamais
compté ni par le nombre ni par la considération. [Pour
se forger des lettres de noblesse], ils ont essayé de faire
remonter leur généalogie à la première
famille d'imposteurs et de vagabonds; ils invoquent, à cet
effet, des paroles obscures et équivoques, enveloppées
de mystère et de ténèbres, qu'ils commentent
à leur manière aux ignorants et aux imbéciles,
sans que personne, depuis si longtemps, se soit avisé de
discuter leur interprétation et au sujet desquelles, au
demeurant, ils se querellent. [Alors que de véritables
traditions accréditées auprès des peuples les
plus anciens, Athéniens, Égyptiens, Arcadiens,
Phrygiens et autres, font
sortir la première génération humaine du sein de la Terre], eux, les Juifs, ramassés dans un coin de la Palestine, qui, faute de lettres, n'ont jamais entendu dire que ces choses eussent été chantées autrefois par Hésiode et par beaucoup d'autres poètes divinement inspirés, ont imaginé une très incroyable et très grossière histoire. Dieu aurait fabriqué de ses propres mains un homme, aurait soufflé dessus, aurait tiré une femme d'une de ses côtes, leur aurait donné des commandements, contre lesquels, un serpent s'étant élevé, en fin de compte ce serpent aurait prévalu: fable bonne pour les vieilles femmes, récit où, à l'encontre de toute piété, on fait de Dieu un si pauvre personnage dès le début, qu'il se montre incapable de se faire obéir du seul homme qu'il ait luimême formé.
46. Ils parlent ensuite d'un déluge et d'une arche extraordinaire, contenant tous les êtres du monde, d'une colombe et d'un corbeau servant de messagers, autant de faits arrangés et imaginés d'après l'histoire de Deucalion. Les auteurs de ce beau récit n'avaient songé qu'à divertir de petits enfants et ne s'étaient nullement avisés qu'il paraîtrait jamais au grand jour.
[De cette force sont tous leurs autres récits]: enfants nés de femmes hors d'âge, querelles et embûches de frères, tromperies de mères; Dieu donnant à ses enfants des ânes, des brebis et des chameaux, et des puits aux justes; puis encore es rivalités fraternelles, l'horrible vengeance de deux frères contre ceux de Sichem, l'aventure de Lot et de ses filles plus abominable que le festin de Thyeste; les frères vendeurs, le frère vendu, le père trompé, les songes du grand panetier et du grand échanson du roi et ceux de Pharaon lui-même expliqués par Joseph, la délivrance et la merveilleuse fortune de celui-ci; les frères poussés par la famine en Égypte, la scène de reconnaissance, le transport du corps du père au tombeau, et, par le crédit de Joseph, l'illustre et divine race des Juifs s'implantant en Égypte, s'y multipliant, parquée dans le plus vil coin du pays et s'en échappant ensuite par la fuite.
47. Les plus sensés d'entre les Juifs et les
Chrétiens rougissent de toutes ces ridicules fictions, et,
pour se tirer d'affaire, recourent à l'allégorie. Mais
ces récits n'admettent pas l'allégorie, et celles qu'on
a essayées sont plus impudentes et plus absurdes encore
que les récits euxmêmes, par l'effort extravagant qu'elles trahissent en vue d'établir des rapports entre les choses qui n'en comportent pas. Telle est la controverse de Papisque et de Jason, livre plus propre à exciter la pitié et l'indignation que le rire. Je n'ai nulle intention de le réfuter. Son absurdité est criante pour qui a le courage de le parcourir.
48. [Plutôt que de s'obstiner à découvrir dans
la Bible de ridicules allégories], mieux vaut apprendre quelle
est la véritable nature des choses. Dieu n'a rien de mortel;
les essences immortelles seules sont ses ouvrages, et c'est par elles
que les êtres mortels ont été faits. Si donc
l'âme est l'oeuvre de Dieu, le corps est d'une autre
provenance; à cet égard, il n'y a pas de
différence de nature entre le corps d'une chauve-souris, d'une
grenouille et celui d'un homme, car ils sont formés de la
même matière et également sujets à la
corruption. La nature de tous les corps est la même, soumise
aux mêmes vicissitudes, au même flux et reflux universel.
De tout ce qui provient de la matière, rien n'est immortel.
Mais sur ce sujet, il suffit. Qui désire en savoir davantage,
n'a qu'à poursuivre nos recherches.
49. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais dans le monde plus ou moins de maux qu'il n'en comporte aujourd'hui. La nature de l'univers est une et toujours identique à elle-même, et la somme des maux reste constante. Quant à leur origine, il n'est pas aisé de la discerner quand on n'est pas philosophe: qu'il suffise au commun de savoir qu'ils ne viennent point de Dieu, mais de la matière et sont le lot des choses mortelles: que les choses roulent sempiternellement dans le même cercle, et, partant, qu'il est nécessaire que, suivant l'ordre immuable des cycles, ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, soit toujours de même.
50. Ce n'est pas pour l'homme qu'a été ordonné le monde visible. Toutes choses naissent et périssent pour le bien commun de l'ensemble, par une incessante transformation d'éléments. La somme des maux dans le monde étant constante, et il n'y a pas lieu que Dieu intervienne pour corriger son ouvrage. Il n'est pas certain que ce qui vous paraît un mal le soit en effet, car vous ne savez pas si ce n'est point une chose utile à vous, à quelque autre personne ou à l'ensemble du Cosmos.
5I. [Pour qui connaît cet ordre universel et invariable, y atil rien de
plus plaisant que les conceptions anthropomorphiques des Juifs et des Chrétiens qui attribuent à Dieu les sentiments et le langage plein d'invective d'un homme irascible, et] y a-t-il rien de plus ridicule que de voir [effectivement] un homme irrité contre les Juifs les exterminer tous, grands et petits, brûler leurs villes, les réduire à rien, alors que tout l'effet de l'ire et des menaces du grand Dieu, comme ils disent, consiste à envoyer son Fils dans le monde, pour qu'il y subisse le traitement que l'on sait ?
52. Mais ce n'est pas seulement des Juifs que je veux parler;
c'est de la nature entière, comme je l'ai promis. Je vais
expliquer plus clairement ce que jai dit cidessus [à
l'avantdernier paragraphe]. [Il est puéril de faire de l'homme
le centre de la création.] Dieu apparemment n'a pas
créé le tonnerre, les éclairs et la pluie. Quand
bien même il en serait l'auteur, on ne peut pas dire que par la
pluie Dieu favorise plutôt la nourriture des hommes que celles
des plantes, des arbres, des herbes et des épines; et, si l'on
prétend que toutes ces productions de la terre croissent pour
l'homme, pourquoi plutôt pour l'homme que pour les bêtes
sau-
vages et privées de raison ? [Celles-ci ne semblent pas
avoir été moins bien traitées que nous ?] Au
prix d'un dur labeur et de toutes nos sueurs, nous arrivons à
grand peine à assurer notre subsistance. Pour elles, il n'est
que faire de semer et de labourer. routes choses pour elles naissent
d'elles mêmes. Si l'on allègue ce vers d'Euripide:
« Le Soleil et la Nuit sont au service de l'homme » je
demanderai pourquoi ils sont faits plutôt pour nous que pour
les fourmis et les mouches ? La nuit ne leur sert-elle pas [comme
à nous] pour se reposer, la lumière du soleil pour voir
clair et travailler ? Si l'on objecte que nous sommes les rois des
animaux parce que nous les prenons à la chasse et les
mangeons, on peut tout aussi bien soutenir que c'est nous,
plutôt, qui leur sommes destinés, puisqu'elles nous
prennent aussi et nous dévorent ? Et, encore, nous, pour les
prendre, avons-nous besoin de tout un appareil de rets, d'armes, de
piqueurs et de chiens, tandis que les bêtes fauves, pour venir
à bout des hommes, ont assez des seules armes dont la nature
les a munies. Vous prétendez que Dieu nous a donné le
pouvoir de les prendre et d'en user à notre fantaisie; mais il
y a grande
chance pour que, avant que les hommes eussent constitué des sociétés, bâti des villes, inventé les arts, fabriqué des armes et des rets, ce fussent eux qui étaient le plus souvent pris et mangés.
53. Vainement dirat-on que les hommes l'emportent sur les animaux en ce qu'ils construisent des villes, organisent des États, ont des magistrats et des chefs pour les gouverner. On en voit tout autant chez les fourmis et les abeilles. Les abeilles ont leur roi qu'elles suivent et auquel elles obéissent. Elles ont comme nous des guerres, des victoires, des exterminations de vaincus; comme nous, des villes et des bourgades; comme nous, des heures de travail et de repos; comme nous, des châtiments pour la paresse et la perversité: elles chassent et tuent les frelons. [Les fourmis ne le cèdent pas à nous en matière de prévoyance et d'entraide.] Elles assistent leurs compagnes lorsque celleslà sont fatiguées; elles transportent les mourantes en un lieu réservé qui est comme leur tombeau de famille. Quand elles se rencontrent, elles s'entretiennent ensemble, et ainsi les égarées sont remises dans le bon chemin. Elles ont donc en quelque sorte la plénitude de la raison, certaines notions générales du sens
commun et un langage pour se communiquer tout ce qu'elles veulent. Pour qui regarderait du haut du ciel sur la terre, quelle différence offriraient les actions des fourmis, des abeilles et les nôtres.
54. L'homme s'enorgueillitil de connaître les secrets de la magie ? Sur ce point encore les serpents et les aigles le surpassent. Ils connaissent en effet nombre de remèdes mystérieux contre les maladies et autres maux. Ils connaissent les vertus de certaines pierres qu'ils utilisent pour guérir leurs petits. Ces pierres, quand nous les trouvons, nous ne mettons pas en doute que nous ne possédions un mer veilleux trésor.
55. Se figure-t-on que l'homme est supérieur aux animaux en ce qu'il est capable de s'élever jusqu'à l'idée de Dieu ? Qu'on apprenne que, parmi les animaux, plusieurs ne le cèdent pas à l'homme sur ce point. Rien n'est; plus divin, sans doute, que de prévoir et de prophétiser l'avenir. Mais cette prescience nous la tenons des autres animaux, et particulièrement des oiseaux. Les devins ne sont que l'interprète de leurs prédictions. Si donc les oiseaux, pour ne parler que d'eux, nous dévoilent par des signes tout ce que Dieu
leur a révélé, il suit de là qu'ils vivent dans une intimité plus étroite que nous avec la divinité, nous surpassent en cette science et sont plus chers à Dieu que nous. Il y a des hommes fort éclairés qui disent aussi que les oiseaux communiquent entre eux, et sans doute d'une manière plus sainte que nous. Ils ajoutent que, quant à eux, ils entendent leur langage, et le prouvent comme il arrive quand, nous ayant avertis que les oiseaux annoncent qu'ils iront en tel lieu et feront telle chose, ils nous les montrent y allant et effectuant cette chose en effet. Y a-t-il êtres plus fidèles au serment et plus religieux que les éléphants? C'est, apparemment, parce qu'ils ont la connaissance de Dieu. [Les cigognes aussi l'emportent en piété filiale sur l'homme, qui nourrissent leurs parents; de même le phénix qui, après plusieurs années, transporte le corps de son père, enfermé dans une boule de myrrhe comme en un cercueil, d'Arabie en Égypte, et le dépose au lieu où se trouve le temple du Soleil.] Qu'estce à dire? sinon qu'il faut rejeter cette pensée que le monde ait été fait en vue de l'homme: il n'a pas été fait en vue de l'homme plutôt qu'en vue du lion, de l'aigle ou du dauphin. Il a été fait de telle sorte
qu'il fût parfait et achevé comme il convenait à l'oeuvre de Dieu; et c'est pourquoi toutes les parties qui le composent ne sont pas ajustées à la mesure de l'une d'entre elles, mais chacune concerte à l'effet d'ensemble et en dépend. De cet ensemble, Dieu prend uniquement soin; c'est lui que la Providence n'abandonne jamais; qui ne se corrompt ni ne s'altère. Jamais Dieu ne l'abandonne, ni ne se rappelle, après un long temps d'oubli, d'avoir à y revenir. Il ne s'irrite pas plus au sujet des hommes qu'au sujet des singes ou des rats. Il ne menace aucun être, car chacun d'eux garde la place et la fonction qui lui ont été assignées.
56. Ainsi donc, ô Juifs et Chrétiens, nul Dieu ni Fils de Dieu n'est jamais descendu ni ne descendra jamais sur la terre. Estce des Anges de Dieu que vous voulez parler ! De quelle nature sontils à votre gré ? Sont ils des dieux ou quelque chose d'autre? Je vous entends, des démons probablement, car des envoyés de Dieu sur la terre, chargés de faire du bien aux hommes, que pourraientils être sinon des démons ?
57. Pour ce qui est des Juifs, ce qui est surprenant chez eux,
c'est qu'ils
adorent le ciel et les anges qui l'habitent, tandis que des parties les plus augustes et les plus puissantes du ciel du soleil et de la lune, des astres fixes ou errants ls font fi; comme s'il était plausible de rendre un culte à des êtres enveloppés de ténèbres qui n'apparaissent qu'à des yeux abusés par de louches sortilèges ou hantés de trompeuses visions, et de ne compter pour rien ces prophètes manifestes et éclatants aux yeux de tous, qui gouvernent la pluie, les nuages et le tonnerre que les Juifs adorent les éclairs, tous les fruits et tous les produits de la terre, qui manifestent la divinité, visibles coryphées d'enhaut, anges vraiment célestes !
58 . Une autre de leurs extravagances consiste à croire qu'après que Dieu aura allumé le feu [la géhenne],comme un cuisinier, tous les vivants seront grillés et qu'eux seuls demeureront: eux seuls, c'es-à-dire non seulement ceux qui se trouveront alors en vie, mais aussi tous ceux de leur race morts depuis longtemps, qu'on verra surgir de terre avec la même chair que jadis. Voilà une espérance digne de vers. Quelle âme humaine, en effet, pourrait désirer rentrer dans un corps putréfié ?
Aussi en es-til parmi vous et parmi les
Chrétiens qui, loin d'accepter cette croyance, s'accordent à la juger absurde, abominable et impossible. Y a-t-il un corps, qui, après être tombé en décomposition, puisse revenir à son premier état ? N'ayant rien à répondre, ils ont recours à la plus absurde des défaites: ils disent qu'à Dieu tout est possible. Mais Dieu ne peut rien faire de honteux ni rien vouloir de contraire à la nature. Parce que, en proie à une abominable perversion d'esprit, nous nous serons mis en tête quelque lubie infâme, ce n'est pas une raison pour que Dieu puisse la réaliser, ni qu'il faille compter que la chose adviendra.
Dieu n'est pas l'exécuteur de nos fantaisies coupables et de nos appétits déréglés, mais le souverain régulateur d'une nature où règnent l'harmonie et la justice. A l'âme il peut bien dispenser une vie immortelle; mais, comme dit Héraclite: les cadavres valent moins que le fumier. Rendre immortelle contre tout bon sens une chair pleine de choses qu'on ne saurait nommer décemment, c'est ce que Dieu ne voudrait ni ne saurait faire. Car Dieu est la raison de tout ce qui existe, et il ne lui est pas plus possible d'agir à l'encontre de la raison que contre lui-même.
59. [En ce qui concerne les Juifs eux-mêmes] voilà de longs siècles qu'ils se sont constitués en nation et se sont donné des lois conformes à leurs moeurs qu'ils respectent encore aujourd'hui. La religion qu'ils observent, quoi qu'elle vaille et quoi qu'on en puisse dire, est la religion de leurs pères. En y restant fidèles, ils ne font rien que ne fassent les autres hommes, dont chacun garde les coutumes de son pays. Et même il est bon qu'il en soit ainsi, non seulement parce que les dif férents peuples se sont donné des lois différentes et qu'il est nécessaire que, en chaque État, les citoyens suivent les lois établies, mais encore parce qu'il est plausible qu'au commencement les diverses contrées de la terre aient été réparties comme autant de gouvernements entre autant de puissances qui les administrent chacune à sa guise, et qu'en chaque région tout va bien lorsqu'on se gouverne selon les règles qu'elles ont instituées. Ainsi y aurait-il impiété à enfreindre les lois qui ont été établies dès l'origine.
On peut à ce propos invoquer le témoignage d'Hérodote qui s'exprime en ces termes: Les habitants des villes de Mérée et d'Apis,sises à l'extrémité de l'Egypte, sur les confins de
la Libye, se considérant comme des Libyens et non comme des Égyptiens et ayant à charge les rites religieux de ces derniers et l'obligation de s'abstenir de la chair de vache, envoyèrent des députés à l'oracle d'Ammon pour lui déclarer qu'ils n'avaient rien de commun avec les Égyptiens, puisqu'ils habitaient hors du Delta et qu'ils ne partageaient pas leurs croyances: ils lui demandaient donc la liberté de manger tout ce qu'ils voudraient. Mais le dieu le leur en fit défense, répondant que toute la contrée qu'arrose le Nil dans son débordement était terre d'Égypte et que tous ceux-là étaient Égyptiens qui buvaient des eaux de ce fleuve audessous de la ville d'Éléphantine. "
Voilà ce qu'écrit Hérodote et l'oracle
d'Ammon n'a pas moins d'autorité en ce qui concerne les choses
divines que les anges des Juifs. Il n'y a donc nul mal à ce
que chacun garde les coutumes religieuses de son pays. La
variété en est grande chez les différents
peuples, et cependant chacun d'eux regarde les siennes comme les
meilleures. Les Éthiopiens de Méroé n'adorent
que Zeus et Dionysos, les Arabes que Dionysos et Uranie; tous les
Égyptiens adorent en commun Osiris et Isis:
les Saites, en particulier, Athéna; les Naucratites, depuis peu, reconnaissent pour dieu Sérapis, et chacun des autres nomes révère ses dieux à'lui. Les uns s'abstiennent de la chair de brebis, parce qu'ils considèrent ces animaux comme sacrés; les autres de la chair de chèvre, ceux-ci de la chair de crocodile, ceux-là de la chair de vache; aucun ne touche à la chair des pourceaux, qu'ils ont en horreur. Les Scythes croient bien faire en mangeant des hommes, et, parmi les Hindous, plusieurs pensent agir saintement en mangeant leurs propres pères, comme Hérodote en fait le récit. Je cite ses propres paroles pour montrer que je n'invente rien: " Si tous les hommes étaient mis en demeure de choisir parmi les lois de tous les peuples celles qu'ils estiment les meilleures, il n'est pas douteux qu'après mûr examen ils opteraient chacun pour celles de son propre pays; car chaque peuple est persuadé que ses propres lois sont bien supérieures à celles des autres. Il faut donc réellement être faible d'esprit pour se moquer des coutumes religieuses."
Entre autres témoignages de l'excellence que chacun attribue à ses lois, on peut citer le trait suivant: jour Darius, étant roi des Perses, ap-
pela près de lui quelques Grecs qui se trouvaient à sa cour, et leur demanda à quel prix ils consentiraient à manger leurs parents morts. Ils se récrièrent, répondant que pour rien au monde ils ne commettraient pareil forfait. Il fit ensuite approcher quelques Hindous, de ceux de la tribu des Calaties, qui ont coutume de manger leurs pères, et leur demanda, en présence des Grecs, à qui des interprètes traduisirent la question, à quel prix ils consentiraient à bruler après leur mort les corps de leurs pères. Sur quoi ils se récrièrent, le priant de ne point formuler de semblables propos. " Telle est la force des institutions, et Pindare me paralt avoir raison, qui dit: la coutume est reine du monde.
Si donc, en vertu de ces principes, les Juifs se bor