La loi de Manu (Manou)
Ce texte important à la fois cosmogonique, et législatif est souvent évoqué et finalement
peu connu.
Le premier livre, repris ci-dessous d’après la traduction
de A. Loiseleur Deslonchamps, dans Pauthier, Les Livres Sacrés de l’Orient, Paris 1840, pp 333 et sv. traite
surtout de cosmogonie en expliquant le passage du non-être à l’être. C’est la
traduction qui sera plus tard reprise par les Classiques Garnier.
Depuis cette époque qui situait la mise par écrit de ce
texte autour de 800, il a gagné environ un millénaire en ancienneté. Il est
possible que des manuscrits antérieurs apparaissent, ils n’ont fait que
reprendre une tradition orale qu’il est bien plus difficile encore de dater.
C’est en réalité le contenu qui nous intéresse et que nous ne pouvons évaluer
que par rapport à nos propres textes.
C’est la théorie cyclique, que l’on retrouve à la fois
dans la Bible et chez Hésiode qui par sa
régression géométrique change d’une vision linéaire que l’observation de la
nature et la physique remettent constamment en cause.
Les durées des cycles n’ont pour nous de point de
comparaison qu’en astronomie et les 4000 ans que la Bible assigne à la
naissance du monde paraissent bien faibles, nous le savions déjà !
C’est par René Guénon que je l’ai découvert les lois de Manu. C’est à la fois pour l’en
remercier et pour apporter sa vision
claire que je vous propose le texte
ci-dessous, extrait d’un article, qu’il publia en anglais dans le Journal of the Indian Society of Oriental
Art, juin-décembre 1937.
Il est repris en français dans Formes
traditionnelles et cycles cosmiques, Gallimard, nrf, 1970, pages 23 à 24.
…Nous envisagerons maintenant les divisions d'un Manvantara, c'est-à-dire les Yugas, qui sont au nombre de quatre ; et nous signalerons tout d'abord, sans y insister longuement, que cette division quaternaire d'un cycle est susceptible d'applications multiples, et qu'elle se retrouve en fait dans beaucoup de cycles d'ordre plus particulier : on peut citer comme exemples les quatre saisons de l'année, les quatre semaines du mois lunaire, les quatre âges de la vie humaine ; ici encore, il y a correspondance avec un symbolisme spatial, rapporté principalement en ce cas aux quatre points cardinaux. D'autre part, on a souvent remarqué l'équivalence manifeste des quatre Yugas avec les quatre âges d'or, d'argent, d'airain et de fer, tels qu'ils étaient connus d l'antiquité gréco-latine : de part et d'autre, chaque période est également marquée par une dégénérescence par rapport à celle qui l'a précédée ; et ceci, qui s'oppose directement à l'idée de « progrès » telle que le conçoivent les modernes, s'explique très simplement par le fait que tout développement cyclique, c'est-à-dire en somme, tout processus de manifestation, impliquant nécessairement un éloignement graduel du principe, constitue bien véritablement en effet, une « descente », ce qui est d'ailleurs aussi le sens réel de la « chute » dans la tradition judéo-chrétienne.
D'un Yuga à l'autre, la dégénérescence s'accompagne d'une décroissance de la durée, qui est d'ailleurs considérée comme influençant la longueur de la vie humaine ; et ce qui importe avant tout à cet égard, c'est le rapport qui existe entre les durées respectives de ces différentes périodes. Si la durée totale du Manvantara est représentée par 1O, celle du Krita-Yuga ou Satya-Yuga le sera par 4, celle du Tretâ-Yuga par 3, celle du Dwâpara-Yuga par 2, et celle du Kali-Yuga par 1 ; ces nombres sont aussi ceux des pieds du taureau symbolique de Dharma qui sont figurés comme reposant sur la terre pendant les mêmes périodes. La division du Manvantara s'effectue donc suivant la formule 10 = 4 + 3 + 2 + 1, qui est, en sens inverse, celle de la Tétraktys pythagoricienne : 1 + 2 + 3 + 4 = 10 ; cette dernière formule correspond à ce que le langage de l'hermétisme occidental appelle la « circulature du quadrant », et l'autre au problème inverse de la « quadrature du cercle », qui exprime précisément le rapport de la fin du cycle à son commencement, c'est-à-dire, l'intégration de son développement total ; il y a là tout un symbolisme à la fois arithmétique et géométrique, que nous ne pouvons qu'indiquer encore en passant pour ne pas trop nous écarter de notre sujet principal.Quant aux chiffres indiqués dans divers textes pour la durée du Manvantara, et par suite pour celle des Yugas, il doit être bien entendu qu'il ne faut nullement les regarder comme constituant une « chronologie » au sens ordinaire de ce mot, nous voulons dire comme exprimant des nombres d'années devant être pris à la lettre ; c'est d'ailleurs pourquoi certaines variations apparentes dans ces données n'impliquent au fond aucune contradiction réelle. Ce qui est à considérer dans ces chiffres, d'une façon générale, c'est seulement le nombre 4 320, pour la raison que nous allons expliquer par la suite, et non point les zéros plus ou moins nombreux dont il est suivi, et qui peuvent même être surtout destinés à égarer ceux qui voudraient se livrer à certains calculs. Cette précaution peut sembler étrange à première vue, mais elle est cependant facile à expliquer : si la durée réelle du Manvantara était connue, et si en outre, son point de départ était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs ; or, aucune tradition orthodoxe n'a jamais encouragé les recherches au moyen desquelles l'homme peut arriver à connaître l'avenir dans une mesure plus ou moins étendue, cette connaissance présentant pratiquement beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages véritables. C'est pourquoi le point de départ et la durée du Manvantara ont toujours été dissimulés plus ou moins soigneusement, soit en ajoutant ou en retranchant un nombre déterminé d'années aux dates réelles, soit en multipliant ou divisant les durées des périodes cycliques de façon à conserver seulement leurs proportions exactes ; et nous ajouterons que certaines correspondances ont parfois aussi été interverties pour des motifs similaires. Si la durée du Manvantara est 4320, celles des quatre Yugas seront respectivement 1728, 1296, 864 et 432 ; mais par quel nombre faudra-t-il multiplier ceux-là pour obtenir l'expression de ces durées en années ? Il est facile de remarquer que tous les nombres cycliques sont en rapport direct avec la division géométrique du cercle : ainsi, 4 320 = 360 x 12 ; il n'y a d'ailleurs rien d'arbitraire ou de purement conventionnel dans cette division, car, pour des raisons relevant de la correspondance qui existe entre l'arithmétique et la géométrie, il est normal qu'elle s'effectue suivant des multiples de 3, 9, 12, tandis que la division décimale est celle qui convient proprement à la ligne droite. Cependant, cette observation, bien que vraiment fondamentale, ne permettrait pas d'aller très loin dans la détermination des périodes cycliques, si l'on ne savait en outre, que la base principale de celles-ci, dans l'ordre cosmique, est la période astronomique de la précession des équinoxes, dont la durée est de 25920 ans, de telle sorte que le déplacement des points équinoxiaux est d'un degré en 72 ans. Ce nombre 72 est précisément un sous-multiple de 4 320 = 72 x 60, et 4 320 est à son tour un sous-multiple de 25 920 = 4 320 X 6 ; le fait qu'on retrouve pour la précession des équinoxes les nombres liés à la division du cercle est d'ailleurs encore une preuve du caractère véritablement naturel de cette dernière ; mais la question qui se pose est maintenant celle-ci : quel multiple ou sous-multiple de la période astronomique dont il s'agit correspond réellement à la durée du Manvantara ?La période qui apparaît le plus fréquemment dans différentes traditions, à vrai dire, est peut-être moins celle même de la précession des équinoxes que sa moitié : c'est, en effet, celle-ci qui correspond notamment à ce qu'était la « grande année » des Perses et des Grecs, évaluée souvent par approximation à 12 000 ou 13 000 ans, sa durée exacte étant de 12 960 ans. Etant donné l'importance toute particulière qui est ainsi attribuée à cette période, il est à présumer que le Manvantara devra comprendre un nombre entier de ces « grandes années » ; mais alors quel sera ce nombre ? A cet égard, nous trouvons tout au moins ailleurs que dans la tradition hindoue, une indication précise, et qui semble assez plausible pour pouvoir cette fois être acceptée littéralement : chez les Chaldéens, la durée du règne de Xisuthros qui est manifestement identique à Vaivaswata, le Manu de l'ère actuelle, est fixée à 64 800 ans, soit exactement cinq « grandes années ». Remarquons incidemment que le nombre 5, étant celui des bhûtas ou éléments du monde sensible, doit nécessairement avoir une importance spéciale au point de vue cosmologique, ce qui tend à confirmer la réalité d'une telle évaluation ; peut-être même y aurait-il lieu d'envisager une certaine corrélation entre les cinq bhûtas et les cinq « grandes années » successives dont il s'agit, d'autant plus que, en fait, on rencontre dans les traditions anciennes de l'Amérique centrale une association expresse des éléments avec certaines périodes cycliques ; mais c'est là une question qui demanderait à être examinée de plus près. Quoi qu'il en soit, si telle est bien la durée réelle du Manvantara, et si l'on continue à prendre pour base le nombre 4 320, qui est égal au tiers de la « grande année », c'est donc par 15 que ce nombre devra être multiplié. D'autre part, les cinq « grandes années » seront naturellement réparties de façon inégale, mais suivant des rapports simples, dans les quatre Yugas : le Krita-Yuga en contiendra 2, le Trêtâ-Yuga 1 1/2, le Dwâpara-Yuga 1, et le Kali-Yuga 1/2 ; ces nombres sont d'ailleurs, bien entendu la moitié de ceux que nous avions précédemment en représentant par 10 la durée du Manvantara. Evaluées en années ordinaires, ces mêmes durées des quatre Yugas seront respectivement de 25920, 19440, 12 960 et 6 480 ans, formant le total de 64 800 ans ; et l'on reconnaîtra que ces chiffres se tiennent au moins dans des limites parfaitement vraisemblables, pouvant fort bien correspondre à l'ancienneté réelle de la présente humanité terrestre. Nous arrêterons là ces quelques considérations, car, pour ce qui est du point de départ de notre Manvantara, et, par conséquent, du point exact de son cours où nous en sommes actuellement, nous n'entendons pas nous risquer à essayer de les déterminer. Nous savons, par toutes les données traditionnelles, que nous sommes depuis longtemps déjà dans le Kali-Yuga ; nous pouvons dire, sans aucune crainte d'erreur, que nous sommes même dans une phase avancée de celui-ci, phase dont les descriptions données dans les Purânas répondent d'ailleurs, de la façon la plus frappante, aux caractères de l'époque actuelle ; mais ne serait-il pas imprudent de vouloir préciser davantage, et, par surcroît, cela n'aboutirait-il pas inévitablement à ces sortes de prédictions auxquelles la doctrine traditionnelle a, non sans de graves raisons, opposé tant d'obstacles .
Grâce
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